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egypte mercredi 30 mars 2011

La reconstruction du pays se fait sans les femmes

Carole Vann Infosud

Alors qu’elles étaient quatre ministres sous Moubarak, pas une seule ne siège au sein du gouvernement provisoire

Voilées ou tête nue, habillées de manière traditionnelle ou à l’occidentale, musulmanes ou chrétiennes, elles se sont toutes rendues à la place Tahrir pour exiger avec les hommes la fin de la répression. Mais voilà, les Egyptiennes risquent d’être les laissées-pour-compte de l’Egypte postrévolutionnaire. Le 8 mars, dans un article intitulé «Egypte: les femmes grandes perdantes du printemps arabe?», Amnesty International (AI) tirait la sonnette d’alarme. «Ces femmes ont déjà disparu des écrans de télévision et de notre champ de vision, signale l’organisation. La Commission nationale mise en place pour rédiger une nouvelle constitution est exclusivement composée d’hommes.»

Le combat d’une ex-ministre

Une inquiétude que partage une figure de proue du combat pour la femme en Egypte, Moushira Khattab, ex-ministre de la Famille et de la population. Elle avait réussi à établir ce ministère en mars 2009, après dix années de travail acharné à la tête du Conseil national égyptien pour l’enfance et la maternité. Invitée à Genève par Webster University, cette diplomate de carrière a aussi été membre du Comité de l’ONU sur les droits de l’enfant ­entre 2002 et 2010.

«En créant ce ministère, l’Egypte s’était haussée à un standard international. Le gouvernement transitoire l’a aboli le 23 février dernier et a mis ces questions sous la houlette du Ministère de la santé, déplore-t-elle. C’est une grave erreur, et c’est un retour en arrière. La croissance démographique n’est pas une question de santé mais de pauvreté! Rien que pour 2010, on a enregistré plus de deux millions deux cent mille naissances en Egypte.»

Moushira Khattab a beaucoup œuvré contre les mutilations génitales, qui concernent plus de 80% des Egyptiennes. Elle a réussi à faire adopter une loi en 2008 criminalisant l’excision. Parmi ses autres avancées majeures: relever l’âge de mariage légal des filles de 16 à 18 ans et celui de la responsabilité criminelle de 7 à 12 ans, permettre aux mères célibataires d’inscrire leur enfant au registre civil et obtenir le droit à l’enfant de connaître ses parents. Dans les zones reculées, son ministère avait élaboré une stratégie pour scolariser les filles en créant de petites structures ad hoc et en compensant les familles avec des rations alimentaires.

Menace fondamentaliste

«Ces progrès sont loin d’être suffisants, affirme l’ancienne ministre. La révolution était indispensable, nous respirons tous enfin, et les réformes proposées sont essentielles. Mais le danger des fondamentalistes est réel, même si dans l’enthousiasme de la révolution, on ne veut pas voir ce risque.» Moushira Khattab fait pourtant partie de ceux qui prônent le dialogue avec les fondamentalistes. «Moubarak avait fait le choix de la répression à leur égard au lieu d’investir dans l’éducation des populations. Une erreur que nous risquons de payer cher. Car, aujourd’hui, les armes ne sont pas égales. Les jeunes révolutionnaires ne sont pas organisés alors que les extrémistes religieux ont appris à se structurer durant les décennies de répression.»

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