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cinéma samedi 25 février 2012

Steven Spielberg, la guerre est finie

Steven Spielberg et son «Cheval de guerre». Il n’a pas toujours fait l’unanimité, loin de là. Mais aujourd’hui, le cinéaste le plus puissant de Hollywood peut recueillir ses lauriers d’auteur majeur et de «Mensch». (Disney)

Steven Spielberg et son «Cheval de guerre». Il n’a pas toujours fait l’unanimité, loin de là. Mais aujourd’hui, le cinéaste le plus puissant de Hollywood peut recueillir ses lauriers d’auteur majeur et de «Mensch». (Disney)

Et si le «wunderkind» de Hollywood était devenu le nouvel étalon classique? Retour sur un parcours pas si évident que ça

Le fils revient à la ferme avec son cheval, la guerre finie, et retrouve sa mère et son père, auquel il rend sa décoration militaire dont il a appris la valeur. Leurs silhouettes se découpent sur un ciel de crépuscule embrasé, la musique atteint son sommet de lyrisme. Paix, nature et famille. C’est la dernière scène de War Horse et entre le kitsch et le sublime, le spectateur se trouve sommé de choisir. Pour les cinéphiles qui retrouvent là les frissons ressentis devant des films de John Ford, de King Vidor ou de David Lean, pas de doute: Steven Spielberg a encore réussi son coup. Mais pour les enfants/préados auxquels ce film s’adresse en priorité, on pariera que ça le fait aussi.

A quel moment devient-on vraiment un classique du cinéma? Pour Spielberg, on jurerait que c’est avec ce Cheval de guerre d’une évidence limpide – un peu comme Impitoyable pour Clint Eastwood ou Le Pianiste pour Roman Polanski. Un film facilement sous-estimé, parce qu’il ne prétend ni au statut de champion du box-office ni même à celui de chef-d’œuvre. Mais au moment où le cinéaste sort coup sur coup son Tintin (tourné plus tôt, mais retardé par un titanesque travail de postproduction) et ce Cheval, les langues se délient enfin. Malgré le fait que le premier, à la technique révolutionnaire et au lourd héritage, fut diversement apprécié, de grandes déclarations d’amour surgies d’un peu partout (de Télérama aux Inrockuptibles et de Première aux Cahiers du cinéma!) ont accompagné la sortie du second.

Est-il besoin de rappeler qu’il n’en fut pas toujours ainsi? Que, malgré le plébiscite du grand public, le père d’Indiana Jones et d’ET fut longtemps considéré comme un vulgaire «entertainer», un conteur en images et un technicien certes surdoué, mais toujours suspect d’infantilisme – un gamin assis sur la montagne de jouets désignée par son nom d’origine juive allemande? Qu’avant l’auteur dont l’œuvre serait digne d’exégèses, on a pu considérer Spielberg, avec son collègue George Lucas, comme le fossoyeur de la merveilleuse époque du «Nouvel Hollywood» (les années 1965-75, de Dennis Hopper et Robert Altman à Francis Ford Coppola et Terrence Malick)? Avec La Guerre des étoiles, Les Dents de la mer ont en effet changé la face de l’«usine à rêves», devenue fabrique de block­busters.

Trop de succès était suspect. Mais de l’autre côté, Spielberg a dû beaucoup travailler, vivre et évoluer pour atteindre une stature intellectuelle à la mesure de son pur talent. Le cinéphile conservateur épris de classicisme des débuts a nettement complexifié sa forme, le démocrate bon teint gauchi son propos. Qui eût cru que le sympathique amuseur des Aventuriers de l’arche perdue pourrait un jour réaliser La Liste de Schindler? Que le génie encore largement inconscient d’ET l’extraterrestre se transformerait un jour en visionnaire pleinement conscient de Minority Report?

Pour cela, l’enfant a dû devenir père (Hook), le cancre se remettre à étudier l’histoire (Amistad). Le fils d’un vétéran de la Seconde Guerre mondiale a dû passer par Il faut sauver le soldat Ryan, le «ciné-fils» assumer pleinement son héritage (AI intelligence artificielle, repris à feu Stanley Kubrick). Alors seulement le gamin juif américain qui rêvait de Rencontres du 3e type et de Guerre des mondes aura-t-il pu signer son chef-d’œuvre, Munich: un film sur le conflit israélo-palestinien, ici et maintenant, d’une parfaite intelligence humaine, politique et cinématographique.

L’ironie veut qu’au moment où ses triomphes transformaient Hollywood en cette entreprise comptable sans âme dirigée par la finance et le marketing que l’on connaît aujourd’hui, Spielberg accédait à l’indépendance, au cœur même du système. Dès lors, toute sa carrière peut être vue comme un formidable numéro d’équilibriste: un coup pour la banque (quelques Indiana Jones et Jurassic Park de trop, et nombre de films qu’il aura seulement produits), un autre pour le 7e Art.

Avec toujours un coup d’avance sur l’industrie, il est même parvenu à s’offrir deux «films miroirs», Attrape-moi si tu peux et Le Terminal, une sorte de double autoportrait fantasmatique, sans que personne n’y trouve à redire: la marque des vrais auteurs «contrebandiers».

Aujourd’hui, le vent a bien tourné. A 65 ans, Spielberg peut recevoir tous les lauriers qu’il mérite. Toute une nouvelle génération d’auteurs ayant grandi devant ses films, de M. Night Shyamalan à James Gray, n’hésite plus à avouer son admiration. Sa fortune n’a entamé ni son altruisme ni sa passion: il sut aider des amis (Robert Zemeckis et Joe Dante autrefois, Clint Eastwood et J. J. Abrams plus récemment) et se mettre au service de grandes causes (mémoire de la Shoah, enfance et droits de l’homme). Même des épisodes moins glorieux, comme un divorce ruineux et une implication dans l’affaire Madoff, l’auront rendu plus humain. On pourra toujours lui en vouloir d’avoir engendré des Luc Besson et autres Roland Emmerich, ou parrainé l’entrée du géant du… jouet Hasbro à Hollywood (les Transformers de Michael Bay), l’évidence reste: au crépuscule, quoi que lui réserve l’avenir, Spielberg a enfin rejoint ses maîtres en cinéma.

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