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MALI samedi 07 avril 2012

Le casse-tête de l’Azawad

Les combattants islamistes d’Ansar Dine règnent en maîtres. «Notre guerre, c’est une guerre sainte […]. Nous sommes contre les indépendances. Toutes les révolutions qui ne sont pas au nom de l’islam, nous sommes contre», affirme un de leurs chefs. (AFP)

Les combattants islamistes d’Ansar Dine règnent en maîtres. «Notre guerre, c’est une guerre sainte […]. Nous sommes contre les indépendances. Toutes les révolutions qui ne sont pas au nom de l’islam, nous sommes contre», affirme un de leurs chefs. (AFP)

Les rebelles touareg proclament la naissance d’un Etat indépendant dans tout le nord du Mali. Ils visent avant tout à se démarquer des islamistes

Ce devait être l’aboutissement d’un rêve. En proclamant vendredi «l’indépendance de l’Azawad», l’immense territoire désertique du nord du Mali, les nationalistes touareg ont atteint un objectif qu’ils visaient depuis des décennies. Largement laissées pour compte par les autorités du sud, soumises souvent à l’arbitraire, l’injustice et la répression, les régions du nord ont échoué à plusieurs reprises à obtenir de Bamako une issue satisfaisante à leurs yeux. A l’instar de ce qui s’est passé au Soudan du Sud ou en Erythrée, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) réclame que soit mis un terme à l’héritage colonial qui a créé des Etats africains dessinés à la règle.

Mais ce rêve réalisé pourrait en réalité rapidement tourner au cauchemar. Voilà des années en effet que ce territoire, vaste comme la France et la Belgique réunies, est devenu l’une des régions les moins fréquentables du monde. S’y mêlent les cellules islamistes autrefois en guerre contre l’Algérie voisine, qui ont formé la branche locale d’Al-Qaida, un autre mouvement intégriste, Ansar Dine, qui rêve d’instaurer la loi islamique sur l’ensemble du Mali, d’autres bandes armées encore, qui ont amassé des fortunes colossales grâce à toutes sortes de trafics, y compris celui d’otages étrangers.

Les Touareg, dont certains combattaient jusque récemment en Libye sous les ordres de Mouammar Kadhafi, ont été les premiers à pâtir de cette situation qui a davantage encore plongé les populations locales dans le sous-développement et la violence. Se plaignant d’être assimilé aux extrémistes islamistes dans une région délaissée par Bamako et par la coopération internationale, le MNLA n’en a pas moins joué avec le feu en formant une alliance de façade avec eux. L’occasion était trop belle: munis d’un équipement de pointe acquis dans ce supermarché d’armements qu’est devenue la Libye, profitant de défections de gradés touareg dans l’armée régulière, les «rebelles» n’ont fait qu’une bouchée d’une armée malienne totalement inopérante à la suite du putsch qui a placé une junte militaire au pouvoir à Bamako.

Aujourd’hui, cette déclaration précipitée d’indépendance faite par le MNLA vise avant tout à se démarquer de ces alliés de circonstance. En insistant sur le fait que la progression armée vers le sud était terminée, que les frontières nord du Mali seront respectées (en excluant donc les populations touareg des pays voisins), et en soulignant en outre le caractère laïc de l’Azawad ainsi créé, le MNLA se veut aussi rassurant que possible vis-à-vis des Occidentaux et des Etats africains.

Peine perdue: au même moment, les proches du chef du mouvement Ansar Dine, Iyad Ag Ghaly, un ancien rebelle touareg reconverti à l’islam radical, et dont les troupes pratiquent la barbarie à grande échelle, réitéraient leur volonté d’instaurer la loi islamique dans tout le Mali. «Notre guerre, c’est une guerre sainte […]. Nous sommes contre les rébellions. Nous sommes contre les indépendances. Toutes les révolutions qui ne sont pas au nom de l’islam, nous sommes contre», expliquait un autre de ses chefs, Omar Hamaha, dans une vidéo diffusée par l’AFP.

Entre nationalistes touareg et islamistes, les vues sont à ce point opposées que les armes pourraient bientôt parler, au risque de plonger le nouveau-né de l’Azawad dans une sanglante guerre civile, via le jeu croisé de loyautés claniques et tribales. Pour l’instant, d’après les témoignages épars qui parviennent de Tombouctou, les islamistes d’Ansar Dine règnent en maîtres dans les rues saccagées du centre-ville, tandis que les troupes du MNLA, par volonté ou par impuissance, concentrent leur présence à l’aéroport et quelques points stratégiques.

La situation est en passe de se transformer en casse-tête insoluble pour les voisins africains et les pays occidentaux, qui s’en tiennent pour l’instant à la profession de foi du respect de l’intégrité territoriale du Mali. Compter sur un régime malien illégitime pour ramener à l’ordre les sécessionnistes? Prendre fait et cause pour les Touareg afin de combattre les islamistes? Restés un peu dans l’ombre jusqu’ici, les membres des cellules d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) se frottent sans doute les mains. Le chaos qui s’empare de la région leur offre une occasion rêvée d’étendre encore leur emprise et de finir de transformer le Nord-Mali en une solide base arrière où pourra se regrouper tout ce que la planète compte de «fous de Dieu» et servir de camp d’entraînement à tous les aspirants djihadistes.

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