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élisabeth II lundi 06 février 2012

Elle n’a pas aimé tous ses premiers ministres

Marc Roche Londres Le Monde

Le ton de Margaret Thatcher, sa propension à imiter les aristocrates et son utilisation de la première personne du pluriel, privilège royal s’il en est, ont déplu à la souveraine. (Getty Images)

Le ton de Margaret Thatcher, sa propension à imiter les aristocrates et son utilisation de la première personne du pluriel, privilège royal s’il en est, ont déplu à la souveraine. (Getty Images)

Elisabeth II, reine de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, chef du Commonwealth et de l’Eglise anglicane, commandant en chef des armées, a connu 12 premiers ministres jusqu’à ce jour

«La reine n’est ni de gauche ni de droite. Elle met tous les politiciens dans le même sac.» La célèbre définition d’Edward Ford, conseiller à Buckingham Palace entre 1952 et 1967, lui irait comme un gant, enfin presque. Sur le plan politique, Elisabeth II soutiendrait plutôt une droite modérée, adepte du consensus, depuis qu’elle est montée sur le trône, en 1952.

C’est pourquoi ses relations avec Margaret Thatcher, première ministre conservatrice entre 1979 et 1990, ont été particulièrement tumultueuses. Au fil des audiences hebdomadaires, chaque mardi, en tête à tête, la cheffe du gouvernement suit son ordre du jour sans se soucier de celui de son interlocutrice. Le ton, à la fois autoritaire et doucereux, de «Maggie», sa propension à imiter les aristocrates en s’asseyant sur les bords du canapé, les mains croisées sur les genoux, sa désagréable habitude d’être toujours en avance et son utilisation de la première personne du pluriel, privilège royal s’il en est, déplaisent à la souveraine. Rivalité féminine oblige, Margaret Thatcher, de surcroît, se met à copier le style vestimentaire de la reine.

La cohabitation avait pourtant bien commencé, comme en témoigne l’appui d’Elisabeth II à la politique drastique d’austérité économique et à la guerre des Malouines. Le divorce entre les deux dames commence au milieu des années 1980, sous le coup de la grande grève des mineurs, de la dégradation du tissu social et des risques d’éclatement du Commonwealth après l’absence de sanctions contre l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Paternalisme et émancipation

Comme elle a dû regretter, à l’époque, ses premiers ministres conservateurs, paternalistes à l’ancienne! A commencer par le premier, son favori, Winston Churchill (1951-1955), héros de 1940-1945, mentor et sans doute père de substitution après le décès de George VI. Anthony Eden (1955-1957), qui avait commis l’impair de lui cacher les préparatifs de la désastreuse expédition de Suez en 1956, et Harold Macmillan (1957-1963) lui avaient permis de s’émanciper. En revanche, ses relations avec Edward Heath (1970-1974) ont été aussi complexes que la personnalité de l’intéressé, célibataire endurci, misogyne et indifférent à «son» Commonwealth, lors de l’entrée du Royaume-Uni dans le Marché commun.

Les liens avec les travaillistes traditionnels Harold Wilson (1964-1970 et 1974-1976) ou James Callaghan (1976-1979) ont été marqués par une grande cordialité. Ce dernier observait cependant: «La reine est attentionnée, mais ne vous donne jamais d’amitié.»

Si ses rapports avec John Major (1990-1997), le successeur couleur muraille de Thatcher, étaient plutôt bons, la reine s’était félicitée de la victoire de Tony Blair en 1997 et du retour à l’alternance après dix-huit ans de pouvoir conservateur. En revanche, elle avait désapprouvé le radicalisme du New Labour – décentralisation et fin de la présence des pairs héréditaires sur le plan institutionnel, libéralisation des mœurs ou interdiction de la chasse à courre. Elle détestait Cherie Blair, avocate de haut niveau, féministe et républicaine de choc. A ses yeux, Gordon Brown, qui avait succédé à Blair en 2007, était trop bourru et imprévisible.

Avec David Cameron, fils de grand-bourgeois, époux d’une aristocrate, moulé à Eton et à Oxford, elle se retrouve aujourd’hui en terrain familier, celui du centre droit. Quels que furent ses premiers ministres, Sa Majesté s’en est toujours strictement tenue aux pouvoirs définis par le journaliste Walter Bagehot, dans son ouvrage clé La Constitution anglaise (1867): «Formuler des avertissements, donner des encouragements et des conseils.»

Elisabeth II, reine de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, chef du Commonwealth et de l’Eglise anglicane, commandant en chef des armées, ne règne en fait que sur les cygnes, les baleines et les esturgeons de son royaume. Mais en incarnant la nation sans détenir les leviers du gouvernement, la souveraine assure à la démocratie parlementaire un équilibre inégalé.

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