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SAng mercredi 23 novembre 2011

Un fluide vital vecteur de 1001 histoires

Détermination d’un groupe sanguin. (DR/Ed. Favre)

Détermination d’un groupe sanguin. (DR/Ed. Favre)

Le liquide qui coule dans nos veines raconte l’Histoire, la spiritualité, les guerres, la médecine. Un livre original sortant ces jours décrit cet organe sous différents aspects

Liquide vital circulant dans nos veines, le sang a tôt été chargé de 1001 symboliques artistiques, politiques, spirituelles voire mystiques. Ce sont ces histoires que racontent les 19 spécialistes d’un ouvrage ­publié ces jours*. Réunis par Jean-Daniel Tissot, directeur du Service vaudois de transfusion sanguine, ils partagent leurs réflexions personnelles ayant pour cœur cet organe – car le sang est considéré comme tel. De l’art à la philatélie en passant par l’astronomie (!) et la médecine, le sang est le fil évidemment rouge de ce recueil original et hétéroclite d’informations. Florilège.

En chiffres

Le sang correspond à 8% de la masse corporelle de l’homme. Dans l’organisme d’un être humain en circulent environ cinq litres. Dans la moelle osseuse naissent chaque jour des millions de globules rouges, ces cellules qui véhiculent l’oxygène. Le plasma sanguin est le composant liquide du sang, et compose 55% de son volume; les cellules sanguines y sont en suspension.

En latin

Langue riche, le latin utilisait deux mots pour décrire le sang. Sanguis est le «sang du corps»; ce terme a donné les mots saigner, sangsue, exsangue… Crudor, lui, est le «sang répandu ou coagulé», l’origine de cru, crudité, recrudescence, cruel…

Rouge ou bleu?

La plupart du temps, le précieux fluide est représenté en rouge. Et il est de cette couleur. Pourquoi parle-t-on parfois de sang bleu, notamment en évoquant la noblesse? Dans les vaisseaux, le sang devient de plus en plus foncé au fur et à mesure qu’il perd l’oxygène qu’il transporte au profit des organes. C’est la peau qui, agissant comme un filtre optique, absorbe la couleur rouge de la lumière mais laisse passer le bleu, et donne leur aspect bleuté aux veines.

«L’expression avoir le sang bleu semble remonter à l’Espagne du Moyen Age, abonde Jean-Daniel Tissot. Les chevaliers chrétiens se battaient seuls contre les envahisseurs musulmans de la péninsule Ibérique. Ils devaient à leur origine wisigothe une peau pâle, laissant apparaître des veines bleues.» Cette coloration «devint la marque de ces vaillants chevaliers», puis «le symbole de la pureté linéale de la noblesse chrétienne». C’est pourquoi «l’expression espagnole sangre azul a été adoptée plus tardivement par les noblesses de France (sang bleu), d’Europe centrale (blaues Blut) et du Royaume-Uni.

Le concept de «sang bleu» n’est toutefois pas qu’imaginaire, car les limules… en ont. «Ces curieux arthropodes marins, dont l’évolution paraît s’être arrêtée il y a plus de 500 millions d’années, ont un équivalent de sang des vertébrés, appelé hémolymphe.» A la place de l’hémoglobine, celui-ci contient de l’hémocyanine, molécule renfermant du cuivre, qui confère au liquide une teinte… bleutée.

Le roux de l’infamie

Couleur de vie comme de mort, le rouge (sang) a été associé à toutes les formes de l’amour, explique Danièle Schneider, biologiste et historienne de l’art à l’Université de Lausanne. «Y compris le plus vénal, celui de la prostitution.» Pour preuve, la teinte des habits et de la chevelure des femmes de mauvaise vie à travers l’histoire, décrit-elle en remontant les siècles, de la Bible aux œuvres des plus grands peintres. «La dépréciation de la chevelure rousse se renforce si bien au Moyen Age qu’en 1254, une ordonnance du roi Louis IX impose aux prostituées de se teindre les cheveux en roux pour bien les distinguer des femmes respectables.»

Produire des médicaments

«Savez-vous que l’on fabrique des médicaments à partir du sang?» relance Jean-Daniel Tissot. A partir du plasma sont produites des substances qui contiennent des anticorps et sont administrées par perfusion à des patients atteints de maladies neurologiques. «Des gens quasiment grabataires qui alors ressuscitent!» image-t-il.

Le marché mondial des produits dérivés de plasma représentait environ 11,8 milliards de dollars en 2008, décrit le biochimiste Ruedi Wäger, ancien responsable de Sandoz. Et le professeur Tissot de détailler: «Les fabricants de ces médicaments voient les donneurs de sang comme des «usines à matière première», et les indemnisent pour leurs dons.» De telles pratiques n’ont pas cours en Suisse. «Les pharmas pourraient demander des autorisations pour cela à Swissmedic. Or ici, le marché est trop petit et les lourdes infrastructures trop coûteuses», dit le professeur, qui privilégie, lui, une approche avant tout humaine de la transfusion.

Donner ou vendre?

En Suisse, où les stocks de sang à transfuser sont souvent trop pauvres, donner le sien n’est pas rémunéré. Aux Etats-Unis, si. «On avance ici que ce ne serait pas éthique. Mais donner son sang, c’est aussi donner son temps! C’est ce temps accordé par les donneurs pour la prise que l’on pourrait payer», imagine Jean-Daniel Tissot. Selon lui, l’idée fait son chemin en France. «Mais en Suisse, le débat n’est pas ouvert.»

Critères plus souples

Un long chapitre brosse d’ailleurs le tableau des besoins en transfusion de sang dans le monde. «Ici, les critères de transfusion ont été très restreints pour des raisons sécuritaires», dit le professeur Tissot. A cause des scandales, tel celui du sang contaminé. Mais pas seulement: «On s’interdit de transfuser du sang entre deux membres d’une même famille, surtout en réalité pour des raisons symboliques – on associe cet acte à un inceste.» Le médecin, avec d’autres, se pose alors la question des implications de cette dérive ultra-sécuritaire: «En Afrique, les besoins sont autres et plus urgents. Les critères de transfusion, en fait ceux de l’OMS qui ont été «exportés» depuis l’Occident, devraient parfois être assouplis.»

Régénérer le corps

L’ouvrage fait enfin le point sur la médecine régénérative, et sur les cellules souches, qui permettraient de «réparer» des organes endommagés. Des cellules dont certaines se trouvent dans le sang du cordon ombilical. Une manière de plus de démontrer que le sang, définitivement, c’est la vie.

*Le sang. Arts – Sciences – Vie.
Ed. Favre, 2011. 280 pages.

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