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reportage jeudi 26 avril 2012

«Alerte! Alerte dans tout le Sahel!»

Erik Orsenna* au niger

La rébellion au Mali n’arrange de loin pas la situation au Niger, où des milliers de personnes ont déjà fui la sécheresse et la famine pour trouver un abri dans les camps de réfugiés. (Michael Zumstein/Agence Vu)

La rébellion au Mali n’arrange de loin pas la situation au Niger, où des milliers de personnes ont déjà fui la sécheresse et la famine pour trouver un abri dans les camps de réfugiés. (Michael Zumstein/Agence Vu)

Fuyant la pétaudière malienne, des milliers de civils s’entassent dans les camps nigériens. Mais au Sahel, ils sont déjà nombreux, ceux qui souffrent de malnutrition. Pour informer, l’Unicef France y a dépêché l’écrivain Erik Orsenna

Mercredi 18 avril, village de Mangaize, une heure de route et puis une heure de piste au nord de Niamey. Il paraît que la région n’est pas sûre. Une sérieuse escorte nous accompagne: 30 hommes en armes, des AK-47, une mitrailleuse 12,7.

La rébellion du Mali n’est pas loin: à peine 80 kilomètres. Des milliers d’hommes et de femmes la fuient. Ils trouvent refuge dans quelques camps établis à la hâte, dont celui-ci, le long d’une «forêt», en fait quelques arbres rescapés du déboisement général. Les tentes ne sont que des bâches. Les deux gros boudins jaunes, c’est de l’eau.

Une femme se tait, les yeux dans le vague. Elle est assise sur une natte. Elle n’a pour toit qu’une de ces fameuses bâches, tendues entre quatre morceaux de bois. Elle porte dans ses bras un tout petit enfant, qui paraît bien faible. Le traducteur me murmure à l’oreille qu’il est «référencé», c’est-à-dire qu’il vient d’être reconnu comme souffrant de malnutrition grave et que, dans la journée, on va le prendre en charge. Deux enfants se disputent avec une chèvre qui veut leur arracher une bouteille vide.

Soudain la femme se met à raconter. Elle est partie seule avec ses enfants. Elle est partie, parce qu’elle avait trop peur pour eux. Ils ont marché quinze jours dans le sable. Et puis, à la frontière, un camion les a transportés. La femme se tait. Le traducteur dit qu’elle doit penser à son mari. Il a choisi de rester là-bas pour tenter de sauver un peu de son bétail. Les rebelles volent tout.

Sous la bâche voisine, un homme raconte qu’il a préféré tout abandonner plutôt que laisser sa femme et ses deux enfants. Ils n’ont emporté qu’une valise de fer. Qu’est ce qu’il attend? La paix! Vous croyez qu’elle reviendra vite?

Mon traducteur s’impatiente. Vous allez écouter tous les réfugiés? Ils ont tous la même histoire! Allons plutôt visiter le club. Quel club? Celui que l’Unicef a ouvert pour distraire les enfants. «Autrement, ils ont des idées trop tristes.» Je pénètre dans une grande tente, façon mariage. Les enfants doivent être une bonne centaine. Tout joyeux, ils apprennent des chansons. Plus tard, ils joueront. Au foot pour les garçons, au volley pour les filles.

Le camp de Mangaize abrite pour l’instant près de 3000 personnes, dont beaucoup d’enfants mal nourris. Et le flux de réfugiés continue.

Sur la route du retour je pensais au Niger, à ce vaillant et pauvre pays parmi les pauvres: accablé déjà par tous les maux possibles, il n’avait pas besoin d’une guerre à ses frontières. Tout le monde sait que l’effondrement de Kadhafi a dispersé des armes dans tout le Sahara. Mais il a aussi asséché les flux de revenus qu’envoyaient au pays les 250 ou 300 000 Nigériens qui travaillaient en Libye. Et à l’autre bout du pays, une autre rébellion s’agite autour du lac Tchad et au Nigeria. Elle a pour seule ambition d’installer la charia et s’est choisi un nom qui dit tout: Boko Haram, qui pourrait se traduire par «l’éducation moderne est un péché» – en d’autres termes, celle qui est ouverte aux filles…

Oui, pauvre Niger, au cœur du désert en même temps que dans l’œil du cyclone.

Niamey.

Dans le nouveau quartier qui a surgi tout autour de l’aéroport, un centre de santé, soutenu par l’Unicef. Et je me retrouve au cœur d’une foule bigarrée, rien que des femmes et de tout jeunes marmots, les uns dans les bras de leurs mères, les autres suspendus dans leurs dos. Ce petit peuple va et vient entre une demi-douzaine de bâtiments de plain-pied. On dirait un village, un peu particulier. Je m’y repère assez vite. Dans la maison de droite, c’est l’accueil: on y suspend les gamins à une balance, puis on mesure leur taille et la circonférence de leurs tout petits bras. En face, on poursuit les examens et commence à soigner. Un peu plus loin, on distribue des petits sachets brillants contenant un aliment thérapeutique. Les enfants ont l’air d’aimer, ils tètent une pâte qui ressemble à notre cher Nutella, en plus clair…

Une haute blouse blanche s’avance. Tout le monde l’appelle Major. C’est une infirmière: Madame Sabo Salamate. Merci à cette grande dame! Entre les incessantes demandes de ses collaboratrices, les consultations de dossiers, les colères au téléphone pour exiger une ambulance, les réconforts aux mères et les caresses aux bambins plus ou moins décharnés, elle a bien voulu me parler:

– Il faut savoir que dans notre pays, au-delà des cas de malnutrition aiguë qui engagent le pronostic vital, un enfant de moins de cinq ans sur deux ne reçoit pas la nourriture qui lui serait nécessaire pour une croissance normale. L’existence d’un enfant sur deux est ainsi rabotée par des séquelles définitives, aussi bien physiques que cognitives. Autant de désastres personnels! Et quel gâchis pour un pays qui aurait tant besoin de toutes ses forces vives pour se développer.

Elle enfonce le clou:

– Nous avons deux tiers de désert! Et, pour le reste, des terres livrées pour produire au bon plaisir des pluies. Ah ces pluies! Elles ont beau avoir leur «saison», elles tombent à leur guise et de plus en plus rarement. Tout va plus vite aujourd’hui, y compris les désastres: 1973, 2005, 2010. Maintenant, c’est chaque année qu’il manque de quoi manger.

Nous tombons vite d’accord: lorsque l’urgence ainsi se répète, c’est que l’état du monde a changé. Bien sûr, comme avant, on courra au plus pressé. Et qui osera contester l’action de celles et ceux qui sauvent des vies d’enfant? Mais cette récurrence des crises commande de s’attaquer aux structures, aux raisons même de cette endémie de la malnutrition.

Un moment de répit dans la consultation permet à la Major de poursuivre. Elle insiste sur la complexité de la malnutrition, le grand nombre de ses causes:

– Tout vient de la pauvreté, bien sûr. Les deux tiers de la population vivent avec moins d’un dollar par jour. Mais même avec un peu plus d’argent, il faudrait apprendre à bien s’alimenter. La plupart des femmes ne savent pas encore que durant les six premiers mois, le seul régime sûr, c’est l’allaitement exclusif; et qu’après, il faut équilibrer, et pour cela oublier des tabous imbéciles. Par exemple celui des œufs. Beaucoup pensent encore qu’en donnant des œufs à ses enfants, on en fera des voleurs!

Madame Salabate m’explique l’enchaînement malnutrition-faiblesse-maladies. Elle me dit sa confiance: si nous réussissons à multiplier les centres comme celui-ci, nous ferons beaucoup reculer les décès. Elle me dit son angoisse: le gouvernement a proclamé la gratuité des soins; mais il n’a plus assez d’argent: il me doit vingt-sept mois d’arriérés! Comment je fais, moi, pour acheter les médicaments?

Alors j’ose la question qui me brûle depuis mon arrivée:

– Pourquoi tellement d’enfants? J’ai regardé les chiffres en venant: sept enfants par femme au Niger en moyenne! Record du monde.

Sans rien dire, Madame Salabate m’entraîne vers la maternité. Sur la porte d’un bureau minuscule, une pancarte indique: «Pour faciliter la vie et améliorer la santé, espacez les naissances.» Je frappe. Une sage-femme, plutôt désœuvrée, m’expose la difficulté de sa bataille:

– «Contrôler» les naissances, personne ne l’accepterait. Les religions détestent la contraception. Les hommes, c’est presque pire: quand ils n’engendrent plus, ils se croient impuissants. C’est pourquoi nous défendons «l’espacement».

Elle m’ouvre une sacoche qui contient tout le «kit»: plaquettes de pilules, stérilets avec schémas explicatifs, préservatifs, sexe masculin en bois…

Je me permets de lui faire remarquer qu’on n’a pas trop l’air de se bousculer pour recevoir ses conseils.

– Il faut les comprendre. Tellement d’enfants meurent! Quand on les soignera mieux, les familles auront moins besoin de multiplier les naissances. Tout commence par les femmes, leur accès à l’éducation bien sûr et aussi, et d’abord qu’on les respecte!

J’aurais volontiers assisté au cours de cuisine, à l’usage des jeunes mères. Mais l’Université m’attendait. Avec d’autres enseignants: des agronomes, des sociologues et des géographes. Leurs recherches s’intéressent à la capacité productive du pays. En mobilisant mieux les ressources, il devrait pouvoir répondre aux besoins de la population. Après tout, dans les régions du Sud, il y a des bonnes terres, du soleil bien sûr, et de l’eau en abondance, grâce au fleuve Niger. Il suffirait de donner la priorité à l’irrigation.

Les autres conditions de l’autonomie alimentaire sont connues: amélioration des infrastructures, notamment les transports (comme ailleurs en Afrique, près du tiers des récoltes pourrissent aux bords des champs, faute d’être enlevées à temps). Clarification du foncier. Lutte contre la spéculation, qui permet à de grands marchands d’affamer en stockant le grain pour atteindre les meilleurs cours. Construction de filières: pourquoi les immenses troupeaux nigériens sont-ils si souvent vendus sur pieds au riche voisin Nigeria qui empoche toute la valeur ajoutée? Et ces savants de s’emporter: pourquoi ne recevons-nous d’aide qu’en cas de famine, à la vue d’enfants mourants? Pourquoi seule cette émotion, un peu malsaine et voyeuse, entraîne-t-elle la générosité? Pourquoi préfère-t-on toujours guérir que prévenir?

Avant que la nuit tombe, j’aurai juste le temps de saluer la modernité nouvelle de certains camélidés. Leurs confrères dromadaires continuent de porter du fourrage ou de tirer des charrettes pleines de petits bois. Eux jouent les animaux sandwiches: aux feux rouges, ils arborent fièrement de longues tuniques où l’on chante les louanges de la téléphonie mobile Orange.

Alerte, alerte dans tout le Sahel!

La menace n’est pas seulement militaire, islamiste et terroriste. Dans le seul Niger, 400 000 enfants risquent de mourir de malnutrition. Bientôt. Faute de prise en charge rapide. Les traitements existent; les équipes, compétentes, sont là, sur le terrain, pour les appliquer. A nous de jouer. Et de continuer notre appui, pour que chaque année ne revienne pas l’urgence.

* Romancier, académicien français et membre du comité de parrainage de l’Unicef France. Sur Internet: www.erik-orsenna.com

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