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Exposition samedi 29 décembre 2012

Les fruits de la terre (a)mère

Les aquarelles de Barthélémy Toguo , artiste camerounais, évoquent des corps en souffrance. Mais dans Jugement dernier, la vie éclôt aussi entre les mâchoires serrées par la mort. (Courtesy de l’artiste et galeris Lelong, Paris/pro litteris 2012)

Les aquarelles de Barthélémy Toguo , artiste camerounais, évoquent des corps en souffrance. Mais dans Jugement dernier, la vie éclôt aussi entre les mâchoires serrées par la mort. (Courtesy de l’artiste et galeris Lelong, Paris/pro litteris 2012)

«Food» explore notre rapport intime à la nourriture. L’Ariana, à Genève, accueille des œuvres contemporaines du monde entier

Comment se nourrissent les humains par rapport au reste du règne animal? Question improbable pour jeu de société extraterrestre. Le Martien qui l’aurait tirée trouverait quelques pistes à l’Ariana cet hiver, dans l’exposition Food. Qui ne lui donnerait pas pour autant «la» réponse. Sous-titrée «une réflexion sur la Terre nourricière, l’agriculture et l’alimentation», Food rappelle plutôt la complexité de nos relations avec ce que nous mangeons, mais aussi avec ce que nous ne mangeons pas. Genève est la première étape de cet événement repris à Milan en septembre 2013, puis à São Paulo et Marseille. Organisé par l’ONG Art for the World, il est conçu par sa présidente, Adelina von Fürstenberg.

L’ancienne directrice du Centre d’art contemporain de Genève a travaillé dans la continuité des événements précédents d’Art for the World, réunissant des artistes du monde entier, allant chercher des œuvres de référence des années 1970 pour dialoguer avec des pièces tout à fait contemporaines. A Genève, son projet est abrité dans un lieu idéal puisque l’Ariana, musée de la Ville de Genève, est dédié à la céramique et au verre.

Peut-être aurait-on pu essayer d’imbriquer un peu plus encore les œuvres de Food dans l’exposition permanente. John Armleder a rassemblé dans une salle trois peintures de 2008, qui sont comme de vastes paysages aériens où l’œil voyage, des pièces récentes en verre de Murano, colorées, et des vaisselles plus sobres. Mais son installation est la seule pièce vraiment pensée pour le lieu.

Qu’aurait donné, par exemple, la vaisselle en acier inoxydable de Curry 2, conçue par Subodh Gupta, au milieu de porcelaines fines? Le vaisselier bien rangé de l’artiste indien, qui donne une image si efficace de la société de son pays, est une des premières œuvres disposées sur le parcours, à côté du vestiaire. Son aspect très lisse tranche avec la vidéo de Pipilotti Rist projetée dans le même espace. I drink your bath water, qui faisait partie des Histoires de droits de l’homme produites par Art for the World en 2008, montre le corps d’une jeune femme rousse tel un paysage, avant de retourner la situation et de faire flotter ce corps comme un insecte parmi les herbes. Des changements d’échelles qui plaident pour une relation plus harmonieuse des êtres humains avec leur environnement.

Parler de la nourriture, c’est en effet évoquer notre lien à la «Terre nourricière», auquel le sous-titre fait allusion. A la manière de Joseph Beuys, dont une vitrine rappelle le projet Défense de la nature, mené à Bolognano, un village des Abruzzes où l’artiste a souvent séjourné et travaillé avec les paysans. On y voit un carton de 12 bouteilles de Montepulciano de 1983, et un récipient d’huile d’olive de 1980, tous estampillés FIU, comme Free International University, le label de l’artiste, pour qui dimensions esthétique, économique et écologique se confondaient.

C’est aussi notre relation à la nature qu’ont mis en scène Tony Morgan et Daniel Spoerri dans Beef­steak (Résurrection), un film de 1968 qui, en quelques minutes, remonte le temps. Depuis les toilettes jusqu’à la naissance d’un veau, en passant par le morceau de viande dans notre assiette. Daniel Spoerri est aussi présent dans l’exposition avec un Tableau piège, vision personnelle de la nature morte qui juxtapose, collés sur une planche, tasses à café et verres sales, mégots et couteaux, petit tableau de cadavre d’oiseau, etc, autant d’objets qui nous font face dans leur inquiétante et simple morbidité.

On se nourrit pour vivre et, en même temps, ce besoin signifie notre finitude. Miralda donne une image des plus troublantes de cette réalité, avec des têtes de mort en papier mâché recouvertes de différents types de haricots, une légumineuse essentielle dans l’histoire agricole. Des têtes qui, paradoxalement, n’ont pas de bouches, et que l’artiste catalan installe dans une vitrine tapissée de tissu africain à motif de bûches et de scies, évoquant l’exploitation des forêts. Miralda était incontournable dans cette exposition, lui qui traite depuis quatre décennies des rituels de l’alimentation et a conçu le Foodculturamuseum, une sorte de musée sans murs, lancé à l’Exposition universelle de Hanovre pour donner une vision toujours en mouvement, vivante, de la mémoire culinaire de l’humanité.

La vie et la mort s’entremêlent aussi dans les aquarelles de Barthélémy Toguo. L’artiste, né au Cameroun, dessine sur de grandes feuilles de papier des corps en souffrance, cloutés, des têtes de mort perchées sur des colonnes vertébrales, tout cela dans des tons de sang séché. Il appelle cela Jugement dernier, mais de cette fin douloureuse il donne aussi une image de vie. De la même teinte ou d’un vert tout à fait complémentaire, il peint aussi des pousses feuillues, comme si des plants de haricots avaient réussi à se faufiler entre les mâchoires serrées par la mort.

Finalement, la trentaine d’œuvres exposées signifie que l’on peut tout dire avec la nourriture. Elles évoquent nos culpabilités autant que nos plaisirs. Comme le documentaire des activistes autrichiens de Wastecooking, un projet qui consiste à cuisiner à partir des poubelles. Ou comme ces deux longues tables dressées par la Genevoise Viviane van Singer. Sur les nappes blanches sont brodées ce qu’on appelle encore parfois des envies, prêtant au désir des mères pendant la grossesse le pouvoir de marquer les enfants à naître. Fraises et chocolat en plastique parsèment aussi les tables.

Ou encore comme Marina Abramovic qui, dans une vidéo tirée d’une performance (1986), évoque ses nombreuses escales, d’un vernissage à l’autre, tout en croquant un oignon, le visage baigné de larmes. L’oignon, c’est tout simplement sa vie. A quel fruit, à quel légume ressemble la nôtre?

Food. Musée Ariana, Genève. Jusqu’au 24 février.
www.ville-geneve.ch/ariana

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