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Tueur de Toulouse samedi 24 mars 2012

«L’opération a été un échec»

Un membre du RAID inspecte les lieux où vivaitle tueur. Christian Prouteau aurait privilégié le gaz lacrymogène. «Du CB en poudre, cent fois plus concentré. Personne ne peut résister.» (AFP)

Un membre du RAID inspecte les lieux où vivaitle tueur. Christian Prouteau aurait privilégié le gaz lacrymogène. «Du CB en poudre, cent fois plus concentré. Personne ne peut résister.» (AFP)

Le fondateur du GIGN, Christian Prouteau, critique l’opération du RAID à Toulouse. Pour lui, le gaz lacrymogène aurait été plus efficace

Trente-deux heures de siège, deux blessés parmi les forces de police. Quant à l’auteur des tueries de Toulouse et de Montauban qui ont coûté la vie à sept personnes, dont trois enfants, Mohamed Merah, il est mort. Le bilan de l’opération menée par les meilleurs flics de France paraît mitigé. En plus des questions suscitées par la traque ­elle-même, d’autres interrogations concernent le déroulement des faits depuis le moment où les policiers ont localisé le fugitif jusqu’à sa mort, jeudi, à 11 h 31.

«Par rapport à l’objectif que les autorités s’étaient fixé, il était impératif de ramener le suspect devant la justice pour qu’il s’explique. Aux commandes, j’aurais moi le courage de dire que l’opération a été un échec», commente Christian Prouteau, fondateur et ex-commandant du GIGN (Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale), colonel et ancien préfet, qui analyse pour Le Temps les aspects techniques de l’intervention policière.

Après la localisation de Mohamed Merah, dans son appartement à Toulouse, deux options se présentaient aux policiers: soit le débusquer chez lui par surprise, soit attendre qu’il sorte et le cueillir. Un piège qu’on appelle la souricière et auquel les flics de Toulouse, rompus à la lutte contre le grand banditisme, recourent fréquemment. Pour Christian Prouteau, le forcené devait sortir tôt ou tard: «Le choix est tactique, il prend en compte l’ordre public. Le responsable de l’opération a-t-il été poussé à privilégier une option plutôt que l’autre?» A partir de ce premier choix tactique, tout restait possible, y compris capturer Mohamed Merah vivant.

Mercredi à 3 heures du matin, les policiers encagoulés du RAID prennent d’assaut l’appartement où est retranché le tueur. «Judicieux car l’effet de surprise est plus grand la nuit, et le moment choisi correspond à un sommeil profond», explique Christian Prouteau. Ils se servent d’un bélier pour défoncer la porte. Mais la solidité du battant a été sous-évaluée et la porte résiste. Mohamed Merah se réveille et allume les policiers à travers la porte: deux blessés et l’effet de surprise gâché.

Christian Prouteau ne comprend pas le choix du bélier: «Ils auraient tout aussi bien pu frapper à la porte, car je n’ai jamais vu un bélier marcher du premier coup. Il faut s’y reprendre à deux ou trois reprises. Avec le risque que la cible reprenne ses esprits. J’aurais choisi un explosif à flux orienté, sans effet de retour, qui souffle la porte à plusieurs mètres. Effet de surprise garanti.» Le RAID doit changer son fusil d’épaule. Mais le forcené apparaît d’autant plus redoutable qu’il a déjoué un premier assaut.

Les hommes du RAID privilégient alors l’option d’une reddition négociée. Mohamed Merah est disposé à discuter, au début au moins. Il fait des promesses, mais ne les tient pas. En soirée, il devient clair que le suspect n’a aucune intention de se rendre. A nouveau, il faut choisir un mode opératoire et un timing. Les policiers décident d’assourdir leur cible, pour l’empêcher de dormir, pour le fatiguer physiquement et nerveusement. Un choix désastreux: «Il s’est replié dans la salle de bains et a fermé la porte, dès lors il n’était plus visible», explique Christian Prouteau.

L’ancien homme fort du GIGN aurait privilégié le gaz lacrymogène. «Du CB en poudre, cent fois plus concentré que les grenades lacrymogènes. L’effet est presque immédiat, personne ne peut résister. La personne est instantanément aveuglée et a l’impression que ses poumons se bloquent. Elle est neutralisée. Comme je l’ai souvent constaté, facile après pour la police de cueillir les victimes sans même échanger de coups de feu.»

Lorsqu’a enfin lieu l’opération, à 11 h 26, les super-flics sont surpris de ne pas trouver Mohamed Merah dans son petit appartement. Soudain, ce dernier surgit de la salle de bains, les rôles se renversent d’un coup, les policiers assaillants se retrouvent sur la défensive. La surprise n’est pas de leur côté. Ils tirent, 300 douilles au moins, pendant six minutes.

En France, le RAID et le GIGN ne dépendent pas des mêmes structures. Le premier relève de la police. Le deuxième de la gendarmerie. Cependant, ils ont des compétences similaires, peuvent avoir les mêmes domaines d’action. Etait-il envisageable ou préférable d’engager les forces du GIGN plutôt que celles du RAID? Pour le colonel Prouteau, compte tenu de l’expertise du GIGN et des moyens dont il dispose, «il est inexplicable que le GIGN n’ait pas été invité à donner des conseils, pour une double analyse. Le choix d’écarter le GIGN est politique.»

Nicolas Sarkozy a félicité les hommes engagés dans l’opération. Et Christian Prouteau, en militaire, rend hommage au courage des hommes qui ont fait le boulot.

U En Israël, d’ex-responsables de la sécurité ont fait la leçon à leurs homologues français. «Qui attend trente heures quand il n’y a pas d’otages? Toute l’opération ressemble à une démonstration de stupidité», assène Alik Ron, ancien chef de l’unité d’intervention de la police israélienne dans le Maariv. (AFP)

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