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forum vendredi 17 février 2012

La création monétaire ne doit pas être un crime contre les peuples

Denis Dupré*

Denis Dupré est professeur de finance et d’éthique, titulaire de la chaire Manager Responsable à l’Université de Grenoble

*Professeur
de finance et d’éthique, titulaire de la chaire Manager Responsable
à l’Université
de Grenoble

Le droit de battre monnaie est un «cadeau royal».

La création monétaire est massive par la Réserve fédérale (Fed) la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque d’Angleterre. Aucune richesse n’est contrepartie de l’émission de nouvelle monnaie, les détenteurs actuels de monnaie sont spoliés par l’utilisateur de nouvelle monnaie avec qui ils se trouvent en concurrence pour acheter des biens et services.

Les banques centrales des Etats-Unis et de l’Angleterre mettent l’argent à disposition de leur Etat autant que nécessaire et à faible taux. Voici le cadeau.

L’Europe a mal compris la différence entre libéralisme et abandon de souveraineté. Pour éviter que le politique démagogue ne spolie le «citoyen fourmi» au nom des «citoyens cigales» souvent majoritaires, l’Europe avec l’article 123 du traité européen a confisqué ce droit régalien. Le prêt à un Etat dépend alors de la bonne volonté du préteur et le taux du prêt devient fonction du risque de faillite de l’Etat. Le signal d’un argent plus cher pour les Etats dispendieux devait être le garant d’une gestion de père de famille. Acceptons l’argument mais reconnaissons que cela n’a pas marché à cause de l’euro puisque les investisseurs ont cru les emprunts grecs garantis implicitement par l’Allemagne.

Le cadeau de mise à disposition de monnaie à un coût ne représentant pas le risque de crédit peut être fait aux banques, aux entreprises ou aux Etats. La question éthique réside dans le choix conjoncturel du bénéficiaire du cadeau.

En décembre 2011, la BCE a prêté aux banques 489 milliards d’euros à trois ans qui seront suivis bientôt, selon le Financial Times, d’une rallonge de 1000 milliards d’euros. Chiffrons ces cadeaux. Les banques, si elles n’étaient soutenues à bout de bras par la BCE et les acrobaties comptables rendues légales, seraient dans le même état de risque de faillite que l’Italie, voire pire. 1500 milliards à 1% au lieu de 7% correspond à un cadeau de 90 milliards par an pendant trois ans.

Est-ce productif? Les banques ne prêtent plus aux entreprises, anticipant la crise. Elles remettent l’argent en pension auprès de la BCE en attendant de surfer sur les prochaines bulles. Cyniquement, elles peuvent même penser à acheter leurs propres actions pour en faire monter le cours et ainsi attirer de nouveaux actionnaires dont elles ont besoin, suite à la mise en place des règles prudentielles Bâle III.

On peut affecter ces 90 milliards par an pendant trois ans aux entreprises et aux Etats.

L’obsession de la BCE pour réserver le cadeau aux banques domine même les questions de libertés démocratiques. Alors que notre Europe avait réagi mollement aux violations sur la liberté de la presse en 2010 en Hongrie, l’Union économique et monétaire, avec la BCE, vient de condamner ce gouvernement et veut le contraindre à rétablir le statut d’indépendance de sa banque nationale.

Le milliardaire Soros demande que la BCE prête dans l’urgence à 1% à l’Italie et à l’Espagne. Malheureusement, ce n’est pas à l’ordre du jour.

Sans cette aide, les Etats en difficulté sont condamnés de fait au remboursement maximal, calibré par la troïka (Union européenne, FMI et Banque centrale européenne). Pour George Soros, il est maintenant question de la survie des démocraties en Europe. En août 2011, une lettre envoyée par le président de la BCE au président italien Berlusconi a exigé des mesures indispensables: privatisations de grande ampleur, révision en profondeur des règles régissant le recrutement et le licenciement des salariés, budget
équilibré en 2013, principalement via une réduction des dépenses, réduction de façon significative du coût des
emplois publics, si nécessaire, en baissant les salaires. En Grèce, après une baisse de 40% des salaires publics,
25% des petits commerces en faillite,
de nouvelles restrictions sont exigées. En janvier 2012, l’Allemagne a même proposé de mettre la Grèce sous
tutelle avec un commissaire européen disposant d’un droit de veto sur les décisions budgétaires du gouvernement.

Pour les entreprises, celles qui préparent notre avenir, énergétique notamment, doivent être financées en court-circuitant les banques qui n’assument plus leur rôle d’allocation optimale de financement. Cela peut se faire via des Eurobonds qui financeraient notamment la Banque européenne d’investissement.

Les citoyens et les chefs d’entreprises doivent se battre pour que ces 270 milliards ne soient pas versés dans le tonneau des Danaïdes des banques. Attendrons-nous le retour des colonels en Grèce pour modifier l’article 123 du traité européen qui interdit la création monétaire pour les Etats? En 2007, début de la crise, cela pouvait se lire comme de la servitude volontaire pour ne pas froisser des intérêts privés ou ne pas renégocier un traité complexe. C’est aujourd’hui, cinq ans plus tard, un crime contre les peuples.

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