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Le Léman raconté par les sciences (3) mardi 19 juillet 2011

Un bassin de population permanent

Vue aérienne de Lausanne (Keystone)

Vue aérienne de Lausanne (Keystone)

Avec les villages palafittes, reconnus il y a peu par l’Unesco, les rivages ont été habités dès environ 4000 avant notre ère. Les spécialistes soulignent la constance des échanges, notamment vers le sud

Le sacre des palafittes. Il y a trois semaines, l’Unesco faisait entrer 111 sites lacustres, présentés en chœur par six pays, au patrimoine mondial. Ce qui concerne, aussi, le Léman: six vestiges se trouvent dans le bassin lémanique, dont un en France, souvent enfouis sous trois à six mètres d’eau. Moins connus que ceux des Trois-Lacs, ils sont aussi «moins bien conservés, notamment en raison de la taille du lac, de la force des vents notamment», relève Pierre Corboud, de l’Institut F.-A. Forel à l’Université de Genève. Ils documentent toutefois les temps anciens de l’implantation humaine au bord du lac.

Les premières installations remontent à environ 4000 avant notre ère, en plein néolithique. «Une période de relative sécheresse, qui a poussé à se rapprocher de cette réserve d’eau permanente qu’est le lac», indique l’expert. Impossible de chiffrer le nombre de résidents à un moment donné, mais on recense une cinquantaine de villages retrouvés sur toute la période, qui va jusqu’à –850. Certains avaient leur importance: jusqu’à 300 habitants. Après la longue persistance du mythe des «lacustres», les archéologues parlent désormais d’un usage du territoire à la fois terrestre et sur l’eau. D’autant que le Léman faisait subir à ses riverains des variations de niveau parfois fortes, de trois à quatre mètres. Entre autres facteurs, une hausse de la pluviosité, qui aurait frappé l’ensemble des lacs du nord des Alpes, expliquerait d’ailleurs l’abandon des villages littoraux.

Pierre Corboud ne se hasarde pas à parler d’une culture lémanique, mais il signale «la force des influences. On est aux limites des domaines danubien et méditerranéen. Et très tôt, le Léman a possédé ce lien, par le Rhône, avec la Méditerranée». Dès -4000, on trouve des coquillages du sud au bord du lac. Plus tard, des haches de combat. L’archéologue raconte: «Au parc La Grange à Genève, j’ai été confronté à un type de céramiques que je ne connaissais pas. J’ai dû élargir mes recherches jusqu’à la Catalogne…»

Ces forces d’attractions culturelles, et administratives, se retrouvent durant la période romaine. Directeur du Musée romain de Vidy, Laurent Flutsch réfute aussi l’idée d’une civilisation lémanique, et relève ce fait curieux: «Il y a une flaque qui réunit… Mais à aucun moment, elle n’a fait partie d’un seul ensemble, qui aurait englobé tout le lac.»

Dessin du Lac Léman orienté vers l’Est. Jean du Villard, Genève, 1588. L’original est conservé au Centre d’Iconographie genevoise de la Bibliothèque de Genève. (Copyright Centre d’Iconographie genevoise, BGE.)


Sous la domination romaine, Genève est tournée vers Lyon et la Narbonnaise, tandis que Lausanne s’oriente vers Avenches, sa tutelle – et, in fine, Mayence. Lousonna exploite alors son port à plein régime, un point de déchargement pour envoyer les marchandises au nord, vers l’axe du Rhin. «Rome instaure un marché commun, ce qui a pour conséquence une explosion de l’import-export», raconte Laurent Flutsch. Du sud viennent de grandes quantités d’huile, saumure, sauce pour le poisson ou vin – «par bateaux-citernes pouvant atteindre 3000 litres, pour la piquette de la Narbonnaise…»

Au plus fort de la période gallo-romaine, combien d’habitants autour du lac? Le directeur du Musée romain tente une estimation: environ 20 000, dont 5000 à Nyon ainsi qu’à Genève, alors que Lausanne aurait compté 2000 âmes. Les plus nanties ont leurs résidences de luxe, telles que la Villa de Pully, «pour l’appréciation de la vue, et une mise en scène du paysage».

Par la suite, avec l’épisode burgonde puis les temps médiévaux, les spécialistes assurent que l’occupation sur les bords du Léman n’a pas connu de reflux. En 563, au début de la période mérovingienne, l’éboulement du Tauredunum – l’effondrement d’un pan de montagne vers Saint-Maurice – provoque un «tsunami local», relate Laurent Flutsch. Jusqu’à Genève, où des moulins sont détruits: «Le fait même que cet événement a été décrit comme une catastrophe meurtrière montre qu’il y avait du monde au bord du lac». Il sourit en outre face à l’idée, encore répandue, selon laquelle les habitants de Lausanne auraient déserté le lac: «A la fin du IVe siècle, il y a bien abandon de Vidy. Mais l’image d’une Lousonna délaissée comme un tas de ruines fumantes est fausse. On a toujours besoin d’un port.»

Le peuplement croîtra peu à peu, jusqu’aux fortes poussées des temps contemporains. Difficile, même aujourd’hui, de chiffrer avec précision la population lémanique – on ne peut évidemment pas agglomérer les statistiques des cantons et de la Haute-Savoie. A la Commission internationale pour la protection des eaux du lac, on se base sur les chiffres des communes raccordées aux stations d’épuration. «Une population de l’ordre du million», indique le secrétaire général, François Rapin. Avec le boom économique, la pression deviendra-t-elle insupportable? «C’est une préoccupation», relève François Rapin. «Le lac est capable de digérer cette pression. Mais si l’on veut garder la même qualité, il faut améliorer l’assainissement. Des communes ont commencé, en agrandissant leurs stations.» Nouveau défi pour les lointains descendants des habitants des villages palafittiques.

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