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insécurité vendredi 11 mars 2011

«L’offre de stupéfiants a explosé à Genève»

François Schmutz, chef de la police judiciaire: «L’héroïne coûte trois fois moins cher à Genève qu’ailleurs en Suisse romande.» (DR)

François Schmutz, chef de la police judiciaire: «L’héroïne coûte trois fois moins cher à Genève qu’ailleurs en Suisse romande.» (DR)

Le nouveau chef de la police judiciaire genevoise, François Schmutz, entend mieux cibler la lutte contre le trafic de rue

Avec les élections municipales, le thème de l’insécurité et notamment du trafic de rue est à nouveau sous le feu des projecteurs à Genève. La lutte contre l’offre de stupéfiants est une des priorités du nouveau chef de la police judiciaire, François Schmutz. Toute première interview.

Le Temps: Le déplacement du trafic de rue est un phénomène récurrent. Avez-vous une solution?

François Schmutz: Dans ce type de répression, il y a un jeu constant du chat et de la souris. Les points de fixation traditionnels du trafic sont toujours les mêmes. Le quartier des Pâquis, autour de la gare Cornavin et vers la rue Voltaire, les parcs, dont ceux des Eaux-Vives et de Saint-Jean. La plaine de Plainpalais et ses alentours, dont on parle beaucoup aujourd’hui, sont un secteur qui n’était pas épargné. En fonction de l’activité déployée par la police, les centres de gravité vont se déporter de l’un à l’autre. Les 9 membres de la TFD et la quinzaine de gendarmes de la brigade de sécurité publique ne peuvent pas maintenir la pression partout en même temps.

– Est-ce un constat d’échec pour la task force drogue (TFD), dont la mission principale était d’éviter les scènes ouvertes? Au final, le trafic est disséminé un peu partout et la population est exaspérée.

– Il faut savoir que le marché a fondamentalement changé. Ce qui pouvait être efficace il y a 10 ans n’est plus du tout suffisant aujour­d’hui. Le canton de Genève est sous la pression d’une offre de stupéfiants – et notamment d’héroïne – beaucoup plus forte que par le passé. Pour faire face à cette recrudescence, il faut se doter de moyens supplémentaires et mieux coordonner les actions tout comme la prévention auprès des toxicomanes. Celle-ci est forcément plus difficile à mener lorsqu’un produit est prohibé et que la répression génère de la clandestinité. En tant que chef de la police judiciaire, j’estime toutefois que la drogue ne doit pas être facilement accessible au quidam. Il n’est pas normal qu’un jeune tombe sur quelqu’un qui va lui proposer un cocktail de produits. Notre travail consiste à diminuer ce risque.

– Comment se traduit cette offre?

– Le prix moyen de l’héroïne dans les autres cantons romands varie entre 70 et 100 francs le gramme. En France, c’est la même chose en euros. A Genève, les 5 grammes coûtent aujourd’hui 140 francs seulement (soit 28 francs le gramme). Pour les autres drogues, il n’y a pas de différence de prix. C’est dire que les consommateurs, dont 75 à 80% viennent de l’extérieur, ont tout intérêt à s’approvisionner ici. Les marchés sont, schématiquement dit, tenus par des ressortissants d’Afrique de l’Ouest pour la cocaïne, des pays de l’Est pour l’héroïne et du Maghreb pour ce qui est du haschisch ou de la marijuana, en plus de la production locale. Des canaux inédits de trafic de cocaïne ont également été mis au jour dans le milieu albanais. En termes de peine-menace, le dealer prend un risque plus important en allant ailleurs en Europe. La position géographique de Genève en fait aussi un point d’entrée pour les produits en provenance de divers pays. Je pense qu’un renforcement de la répression et des sanctions aurait un effet dissuasif en la matière.

– Face à cette réalité, cela a-t-il encore un sens d’envoyer des inspecteurs formés à l’enquête faire ce qu’on appelle du «nettoyage de rue» et du flagrant délit?

– Face à cette pléthore de cibles, il est clair qu’il faudra viser des objectifs plus sérieux que le petit revendeur de marijuana. Par exemple, le dealer détaillant qui conditionne des drogues dures à domicile et sort les vendre dans la rue. En clair, il s’agit d’affiner les missions de la TFD en fonction des différents produits et de rentabiliser au mieux son travail. Le menu fretin pourra quant à lui être dissuadé par la présence de policiers en uniforme. Au final, on ne va certainement pas éradiquer le trafic de stupéfiants mais s’aligner sur le reste du marché.

– Sous sa forme actuelle, la TFD a-t-elle un avenir dans la réorganisation policière qui se dessine?

– Le projet Phénix posera précisément la question des compétences judiciaires et répressives des différents services de police ainsi que celle de la répartition des tâches. En matière de lutte contre le trafic de rue, la TFD est un élément essentiel du dispositif même si elle doit évoluer. Il faut aussi travailler sur d’autres aspects comme l’amélioration de l’éclairage dans certaines zones sensibles et la concertation avec les agents municipaux. Un autre axe essentiel est la coopération transfrontalière. C’est un des effets positifs de Schengen. Paradoxalement, l’ouverture des frontières a rendu l’action des patrouilles volantes du corps des gardes-frontière (Cgfr) plus efficace car mieux ciblée.

– Depuis 2009, des dispositions votées par le Grand Conseil permettent à la police d’éloigner, puis d’amender, les fauteurs de troubles et autres consommateurs qui perturbent l’ordre public. En faites-vous usage?

– Les mesures d’éloignement ne sont pas utilisées contre les consommateurs. Ce n’est pas un outil de travail prioritaire pour la police et c’est surtout très lourd à mettre en œuvre. Par contre, nous pouvons procéder au séquestre du véhicule d’un conducteur détenteur de produits stupéfiants à bord, voire prononcer une interdiction de circuler sur territoire suisse, mesure nettement plus dissuasive pour ce type de délinquance.

– Le thème de l’insécurité s’est imposé avec les élections. A votre avis, faut-il renforcer le rôle des agents de sécurité municipaux?

– La présence préventive et dissuasive est bienvenue quelle que soit la couleur de l’uniforme. Sur un terrain comme Genève, il convient toutefois de garder une forme de monopole dans la répression des stupéfiants afin d’assurer une meilleure coordination des moyens mis en œuvre. En l’état, ces agents n’ont pas de compétence pour intervenir. Je suis tenté de dire qu’il ne faut pas renforcer leur rôle judiciaire mais plutôt affecter les moyens des communes à la prévention auprès des populations à risque, respectivement, des lieux à risque.

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