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exportations jeudi 25 août 2011

Le double jeu de l’horlogerie suisse

Le «Silk Market», à Pékin. De nombreux mouvements suisses authentiques se retrouvent dans des montres helvétiques contrefaites sur ce fameux marché du faux. (Richard Jones/Sinopix)

Le «Silk Market», à Pékin. De nombreux mouvements suisses authentiques se retrouvent dans des montres helvétiques contrefaites sur ce fameux marché du faux. (Richard Jones/Sinopix)

Qui livre des centaines de milliers de mouvements mécaniques de montres à la concurrence asiatique? Des agissements certes légaux mais qui se font au détriment des marques helvétiques et dans un contexte de pénurie. Pourquoi cette pratique mettant à mal le «Swiss made»? Malaise et colère dans la profession

Masochiste? Suicidaire? A quelles saugrenues pratiques s’adonne l’horlogerie suisse? Le sujet est sensible, jugé capital par certains professionnels. «Il faut dire que le secteur se tire tout simplement une balle dans le pied, met à mal lui-même le «Swiss made», assène le patron d’une société neuchâteloise. La Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH) a carrément mené une enquête, dont Le Temps s’est procuré les conclusions confidentielles.

Les pays en cause

Alors que la branche, selon elle, manque cruellement de mouvements de montres mécaniques, on parle même de pénurie, il appert qu’elle a exporté 1,17 million de ces pièces stratégiques à l’étranger l’année dernière, soit environ 19% de la totalité produite en Suisse. Et ce n’est pas un phénomène isolé. La quantité croît chaque année. Très intrigant puisque seule une petite part est destinée au service après-vente (SAV) des marques, quelque 15 à 20%, selon les experts. Des mouvements qui seraient hautement utiles aux différentes marques helvétiques et qui couvriraient plus qu’il ne faut leurs besoins. Selon nos recherches, l’écrasante majorité de ces pièces, soit 836 995, aboutit à Hongkong (plus de 70%) ou aux Etats-Unis, deux pays qui, rappelons-le, n’ont pas reconnu les critères du «Swiss made» horloger datant de 1971. Ces pays peuvent donc simplement implanter un mouvement helvétique pour que l’entier de la montre puisse être vendu avec la prestigieuse appellation.

Mais qui les exportent? Les regards pourraient se tourner naturellement vers ETA, filiale de Swatch Group, plus important producteur de ces pièces névralgiques, puisque moteur des montres. Le groupe veut d’ailleurs cesser de livrer tous ces clients à terme mais la Commission de la concurrence (Comco) a pour l’heure imposé des mesures provisionnelles. Pour les besoins de cet article, le numéro un mondial de l’horlogerie a joué la transparence, données comptables à l’appui. Ce qu’il n’avait jamais fait auparavant. Il en ressort que le groupe biennois n’exporte au total que 104 138 mouvements tous pays confondus, dont 32 004 affectés au service après-vente, et uniquement 21 702 ont été vendus à Hongkong en 2010. Quid du solde faramineux, soit quelque 600 000 à 700 000 pièces, en excluant le SAV? «Je suis assis, mais ce chiffre me fait tomber de ma chaise», image Alain Spinedi, patron de la marque Louis Erard.

Sellita pointée du doigt

Dans le document interne de la FH, les responsabilités sont clairement identifiées. «Selon nos connaissances et nos informations, nous supposons que la plus grande partie de ces exportations est effectuée par Sellita (ndlr: entreprise chaux-de-fonnière, fabricant de mouvements et gros consommateur de pièces ETA qu’il achète)», peut-on lire dans un document. Et plus loin: «Sellita exporte certainement de grandes quantités à Hong­kong, plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers de mouvements mécaniques par an.» D’après les statistiques de l’association faîtière, la Suisse a écoulé l’an passé pour 60 millions de francs vers l’ancienne colonie britannique, à un prix moyen de 71 francs la pièce. «Ce n’est donc pas pour du bas de gamme (ndlr: où les tarifs sont nettement inférieurs). Et le prix de vente au client final doit au moins être doublé», estime Olivier Müller, spécialiste et consultant horloger. On peut donc parler d’un chiffre d’affaires d’au moins 120 millions de francs.

Légalement, la pratique de Sellita n’a rien de répréhensible. Moralement, il en va tout autrement: C’est injustifiable, poursuit Olivier Müller. Incriminée, Sellita admet faire du commerce de mouvements avec Hongkong, même si elle ne donne aucun chiffre sur l’ampleur du phénomène. Selon la société, il existe un marché pour les montres suisses et un marché pour les mouvements suisses. De fait, ces derniers sont donc largement des produits d’exportations. D’après le patron Miguel Garcia, l’entreprise a toujours rempli les exigences déterminées par l’ordonnance fédérale ad hoc, qui régule l’usage du nom suisse, et va même au-delà.

Les clients asiatiques

Mais pourquoi l’entreprise prive-t-elle les horlogers suisses de ces éléments cruciaux et surtout à qui livre-t-elle là-bas des produits «Swiss made» de haute facture? «On peut partir du principe que ces mouvements sont ensuite revendus à des grossistes locaux, avec une forte marge à la clé», subodore Alain Spinedi. Et, de fait, Hundred Sun Development Ltd, Shing Joong Enterprise, Windfield Co ou encore PTS Resources Ltd, quatre entreprises basées à Hongkong, font partie des clients de Sellita, d’après la FH. On retrouve même les produits de l’entreprise neuchâteloise dans le catalogue de vente de PTS Resources, proposés avec exactement les mêmes références qu’en Suisse (comme dans les modèles SW200 ou 300). «Nous supposons que les autres clients hongkongais agissent de même», poursuit la FH.

Là non plus, Sellita, non-membre de la FH, ne s’en cache pas. «Pendant la crise horlogère en 2009, ces clients, par leurs commandes, nous ont beaucoup aidés à surmonter les difficultés rencontrées avec nos clients suisses», explique Miguel Garcia. Et de renchérir: «Nous ne pouvons pas renoncer au marché asiatique, important. Pourquoi cesser de livrer un marché qui a toujours existé?» «En fait, Sellita finance ses activités suisses grâce à son commerce asiatique», pense Thierry Paratte, de la société Soprod, qui fabrique aussi des mouvements.

Trafic parallèle

Un spécialiste du secteur n’y va pas par quatre chemins: «Ces mouvements se retrouvent ensuite dans des marques chinoises, concurrentes des suissesses, comme peut-être Merveille, Vankor, Nobel ou encore Expool (ndlr: noms totalement inconnus en Suisse), qui déclarent fièrement mais faussement faire du «Swiss made» et les vendent en tant que tel. Ou alors dans des contrefaçons de marques helvétiques. On croit rêver. La Suisse offre elle-même aux Chinois le bâton avec lequel ils nous frappent.»

Chez Swatch Group, on confirme avoir retrouvé dans de nombreuses fausses montres des mouvements Sellita. Pour la marque Tissot, les cas frauduleux se monteraient même à 10% sur 1000 cas de falsifications observés, détaille le numéro un mondial de l’horlogerie.

Miguel Garcia réplique: «Nous avons toujours instruit nos clients que les mouvements livrés par Sellita ne doivent pas être intégrés dans des faux. De plus, il n’est pas admissible de surprotéger un marché.» Il déclare également que jusqu’à très récemment, Swatch Group exportait lui-même «en grandes quantités des mouvements mécaniques à Hongkong». Ce que le numéro un mondial ne conteste pas mais précise que la succursale a été fermée il y a plus de six ans déjà, justement «pour éviter tout trafic parallèle».

Amertume

Cette affaire tombe à un très mauvais moment pour l’horlogerie. D’abord dans un contexte de ratage sur la volonté de la branche de renforcer les critères du «Swiss made». Ensuite parce que la Comco a décidé des mesures provisionnelles pour des composants horlogers, dont les mouvements. En réaction, Sellita a déclaré qu’elle ne pourrait plus livrer toutes les quantités voulues par les marques suisses en raison de la réduction échelonnée des volumes que ETA lui livrera dès 2012, que ces mesures allaient freiner ses investissements et qu’elles mettaient en péril des emplois en Suisse. Troublant en pensant aux dizaines de milliers de pièces qu’elle exporte à Hongkong pour des clients faisant directement concurrence aux horlogers suisses.

«Sellita m’a affirmé qu’elle ne pourrait plus me livrer autant de pièces que cette année. De qui se moque-t-on?», déclare, amer, Alain Spinedi. Un spécialiste genevois renchérit: «Viendrait-il à l’idée de Porsche de livrer des moteurs dont il a besoin à un constructeur automobile chinois? Lequel vendrait des voitures powered by Porsche dans son pays. La réponse tombe sous le sens.»

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