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Culture & Societe lundi 01 novembre 2010

Un drame américain sur un air de Verdi

Jonas Pulver
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«Un Bal masqué»  transporté dans les années Kennedy. La salle de bal est une salle de congrès. Lumières rasantes comme sous les phares d’une Cadillac.
(octobre 2010 - © Marc vanappelghem )

Lyrique A l’Opéra de Lausanne, le metteur en scène Philippe Sireuil fait de Bob Kennedy la figure centrale du «Bal masqué». Un spectacle qui a le mérite d’assumer jusqu’au bout sa volonté de transposition

Du sang sur la chemise, face au micro. Tap, tap: s’assurer du bout d’un doigt qu’il est correctement branché. Pour que tout le monde entende cet ultime discours sous les couleurs du drapeau américain, et se repente à l’heure de tomber le masque. L’homme qui meurt est un politicien fraîchement élu qui ressemble à Bob Kennedy. Il aime la femme de son meilleur ami, et le mari jaloux le fait assassiner, la lame d’un couteau à travers son smoking, noir comme les années 1960. Depuis la salle de congrès, on perçoit les effluves d’un orchestre de bal. Le gratin du Parti démocrate est éparpillé parmi les chaises pêle-mêle, et contemple son héros qui expire sur le podium.

Un théâtre dans le théâtre. Au Palais de Beaulieu, où s’ouvrait vendredi la saison de l’Opéra de Lausanne, Un Ballo in maschera de Verdi s’achève sur une mise en abyme. Le metteur en scène Philippe Sireuil le dit en avant-propos: définir sa lecture de cet opéra n’est pas allé de soi. C’est que l’œuvre, créée en 1859, a subi des remaniements. Inspiré de l’assassinat de Gustave III de Suède, au cours d’un bal masqué justement, le livret est tombé sous le coup de la censure italienne, qui s’offusquait qu’on représente un régicide sur scène. Verdi a donc déplacé l’action et changé le nom des personnages, Gustave III devenant Riccardo, comte de Warwick.

En transposant Un Bal masqué dans l’Amérique des Kennedy, Philippe Sireuil s’approprie judicieusement cette résonance entre la grande fresque du politique et l’art millénaire de la dramaturgie. Mourir tragiquement, après tout, est une façon d’entrer dans l’histoire – avec ou sans h majuscule –, qu’il s’agisse des puissants dont se souviennent les manuels scolaires, ou des personnages qui peuplent la littérature, Hamlet, Violetta ou Woyzeck. Ceux-ci autant que ceux-là reflètent combien la narration est un moyen pour l’homme d’explorer et de comprendre sa condition.

D’ailleurs l’Histoire est-elle autre chose qu’une grande fiction? Le Bal masqué de Sireuil brasse des faits réels (l’assassinat de Gustave III) devenus récit (le livret de l’opéra) devenus la superposition du réel sur le récit (Riccardo sous les traits de Bob Kennedy). Compliqué? Le dispositif fonctionne pourtant à bien des égards. En pleine course à la Maison-Blanche, Riccardo est un souverain attentif aux minorités ethniques. Epaulé par une armada de secrétaires expertes en sténo, par son fidèle ami Renato – le mari d’Amelia qu’il aime secrètement – et des juges cravatés, il lit Life tandis que la télé noir et blanc égraine quelques images prophétiques sur le vaudou. Le voilà, d’ailleurs, bien décidé à aller consulter une prêtresse noire capable de lire l’avenir sur sa main. Dans sa cabane à grigris, elle lui prédit une mort prochaine tandis que les partisans démocrates saupoudrent de confettis les rebuts d’un rêve américain en haillons.

Oui, Philippe Sireuil sait capter la nature profondément ambiguë de la musique de Verdi, qui oscille sans cesse entre tragique et comique. Sous des lumières rasantes comme les phares d’une Cadillac, il évoque des Etats-Unis magnifiquement désenchantés, à la manière d’un tableau d’Edward Hopper. Si la relative statique des personnages est donc voulue, elle a pour effet, principalement au premier acte, de pousser les chanteurs à brailler pour pallier le manque de consistance de leurs rôles. Le ténor Roberto Aronica est un Riccardo acceptable, aux couleurs plus sombres qu’héroïques. L’Amelia d’Adriana Damato, un peu voilée, révèle une belle expressivité au dernier acte. George Petean, quand il ne force pas le trait, incarne un Renato profond et torturé. Notons encore la devineresse plus veloutée qu’inquiétante de Marina Pentcheva, et les étincelles d’Elisabeth Bailey en page Oscar. La direction enflammée de Stefano Ranzani a-t-elle quelque chose à voir avec les excès vocaux de la distribution? L’Orchestre de chambre de Lausanne, lui, s’en montre transporté par l’énergie des grands soirs.

Un Ballo in maschera, me 3 nov.
à 19h au Théâtre de Beaulieu, Lausanne. 3h15 avec entracte. www.opera-lausanne.ch