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architecture mardi 13 mars 2012

L’Empire State Building fait sa révolution verte

Une des premières opérations d’efficience énergétique a consisté à remplacer les 6514 fenêtres du gratte-ciel. (Empire State Building)

Une des premières opérations d’efficience énergétique a consisté à remplacer les 6514 fenêtres du gratte-ciel. (Empire State Building)

L’édifice trône, impérial, au cœur de Manhattan. Mais derrière sa façade imperturbable, il est en train de subir un profond lifting énergétique qui va changer si ce n’est sa physionomie, du moins son métabolisme

Construit en un temps record – onze mois – et inauguré en mai 1931 par le président Herbert Hoover alors que l’Amérique traverse une de ses plus graves crises, la Grande Dépression, l’Empire State Building (ESB) se dresse comme un phare dans l’obscur marasme économique et social. Il est la projection de la puissance des Etats-Unis, l’idée qu’il ne faut jamais penser «petit». Pendant des décennies, ce gratte-ciel de 5663 mètres cubes de granit et de calcaire de l’Indiana offrant une surface de bureaux de 250 838 mètres carrés a été l’emblème d’une économie misant sur l’optimisme et l’audace.

Du haut de ses 443 mètres, ce géant de pierre et d’acier s’érige en porte-parole d’un pays industrieux devenu première puissance mondiale après la Seconde Guerre mondiale. A son sommet, par beau temps, on y voit à 130 kilomètres à la ronde et pas moins de cinq Etats: New Jersey, Connecticut, Massachusetts, Pennsylvanie et Etat de New York. Le plus court chemin vers l’Observatoire du 86e étage, c’est l’ascenseur quasi supersonique qui propulse le visiteur dans le ciel new-yorkais en une minute. Le plus éprouvant, c’est de prendre les 1576 marches que les athlètes les plus entraînés montent en moins de dix minutes.

Avec le temps, le gratte-ciel de Midtown est lui aussi devenu l’emblème du gaspillage, à l’image d’une Amérique assoiffée d’énergie qui se dispute aujourd’hui avec la Chine le rang de principal pollueur de la planète. La facture énergétique annuelle de l’ESB se montait, voici peu, à 11,4 millions de dollars. Aux heures de pointe, la consommation électrique équivalait à 9,5 mégawatts, soit ce que consomment 40 000 maisons individuelles. Symbole de la capacité de rebond des Etats-Unis, l’ESB a toutefois pris son destin en main pour s’affranchir du passé et se profiler comme une œuvre architecturale répondant aux exigences modernes du XXIe siècle. D’où l’idée de mener sa révolution énergétique.

L’idée a germé en 2007 dans la tête d’Anthony Malkin, président de la société immobilière new-yorkaise Malkin Holdings, copropriétaire de l’ESB, et de Jamie Russell, à l’époque directeur de l’Initiative climatique au sein de la Fondation de l’ex-président Bill Clinton. Dans le cadre d’une vaste rénovation qui vise notamment à redonner à la structure son lustre Art déco de ses débuts, les responsables de l’ESB ont repensé, avec des entreprises spécialisées (Johnson Controls, Jones Lang LaSalle) et en collaboration avec le Rocky Mountain Institute (RMI), l’intégralité du concept énergétique de l’édifice. Le tout avec des objectifs chiffrés. Estimé à 20 millions de dollars, le projet dit retrofit devrait être rentabilisé en trois ans. Un petit miracle rendu possible grâce à des économies d’énergie de 4,4 millions de dollars par an, soit une baisse de 38% de la facture énergétique courante. Pour ces quinze prochaines années, la réduction des émissions de carbone devrait avoisiner les 105 000 tonnes. Lancé en 2009, le projet est déjà très avancé et s’achèvera en 2013.

Au rez-de-chaussée de l’Empire State Building, un tableau l’indique fièrement: la modernisation énergétique du bâtiment équivaut à «enlever 20 000 voitures de la circulation.». L’une des premières opérations a consisté à remplacer les 6514 fenêtres de l’édifice. «C’était osé, explique au Temps Victor Olgyay, architecte au RMI. Les fenêtres avaient déjà été changées en 1992.» Dans des ateliers spécialement aménagés au 5e étage de l’ESB, les constructeurs ont recyclé 96% du matériel ancien pour en faire des panneaux à triple vitrage dotés d’un film de Mylar en polyester servant de filtre anti-UV. Entre les trois panneaux vitrés a été injecté du gaz krypton et argon, des molécules lourdes qui empêchent les pertes de chaleur habituellement induites par la présence d’air ambiant. Le processus a permis d’augmenter de 400% la résistance des fenêtres à la chaleur et au froid. Chaque fenêtre recyclée a coûté 700 dollars au lieu des 2500 qu’il aurait fallu débourser pour des modèles neufs. L’isolation des 6500 radiateurs, placés près des fenêtres, a été améliorée au moyen d’une «barrière» thermique renvoyant la chaleur vers l’intérieur de la bâtisse. Les puissantes installations de chauffage et de refroidissement ont été rénovées et pourvues de moteurs plus efficaces. Chaque pièce, chaque bureau doit être équipé de détecteurs de présence, de système ultra-performants de contrôle de l’éclairage. La disposition des bureaux est modifiée afin de profiter au mieux de la lumière du jour.

La transformation du concept énergétique de l’ESB ne s’arrête pas là. Les promoteurs du projet ont mis en place un système révolutionnaire, sans fil, de ventilation et de régulation climatique. Le plus grand du genre aux Etats-Unis. Un peu partout dans l’édifice ont été installés des capteurs de dioxyde de carbone qui permettent de déterminer en temps réel les quantités d’air nécessaires à l’intérieur du bâtiment. De plus, chaque locataire disposera en permanence, grâce à Internet, d’un système individualisé affichant un bilan énergétique. Tout est archivé, et les coûts sont ventilés de sorte qu’il est possible de déterminer les moments de plus forte consommation d’énergie. Une manière de responsabiliser chaque locataire et, s’il s’agit d’une société commerciale, d’avoir une emprise directe sur ses propres coûts.

La rénovation, explique-t-on, n’est pas «perçue par les propriétaires et les locataires comme un projet vert ou cleantech, mais comme un projet permettant d’améliorer la rentabilité de l’immeuble et d’anticiper des retours chiffrés sur investissements». Anthony Malkin est d’ailleurs persuadé que le nouvel ESB va attirer encore des locataires de prestige et qu’il pourra se départir définitivement du surnom qu’on lui a affublé: l’«Empty [vide] State Building». En 2006, le taux de vacance était encore de 18% et en 2009, rénovation oblige, de 22%. Au nombre de 561 en 2006, les locataires sont actuellement 177, mais avec davantage d’espace. Parmi les plus connus, LinkedIn, Turkish Airlines, Air China, People’s Daily Online ou encore Lufthansa. Human ­Rights Watch y a son siège, qui occupe les 34e, 35e et un tiers du 33e étage. L’ONG de défense des droits de l’homme est un locataire heureux, mais n’a pas peur de ruer dans les brancards. En 2009, elle s’était insurgée contre la volonté de l’ESB d’illuminer l’édifice en rouge et jaune pour célébrer le 60e anniversaire de la République populaire de Chine, un geste faisant trop d’honneur, estimait-t-elle, au Parti communiste chinois, auteur de multiples violations graves des droits de l’homme.

La réflexion de l’ESB fait écho à ce que l’on constate sur le terrain: la vitesse de transformation des Etats-Unis en économie verte est tributaire de l’argent qu’il est possible de se faire dans le secteur de l’énergie. Vert, le mot serait-il tabou? Pas vraiment. En janvier 2011, les responsables du plus haut immeuble de Manhattan annonçaient qu’ils allaient acheter 55 millions de kilowattheures d’énergie éolienne du producteur Green Mountain Energy Company pendant deux ans. Une manière d’émettre dans l’atmosphère 45 millions de kilos de CO2 en moins par année.

Le projet n’est pas unique, mais la notoriété de l’Empire State Building en fait un symbole fort. Bill Clinton, au sein de sa fondation, le souligne: «Si une fraction des édifices aux Etats-Unis et dans le monde menait une rénovation similaire, cela aurait un énorme impact.» Et d’ajouter: «De tels projets vont permettre de créer d’incroyables possibilités […] pour sauver l’environnement tout en stimulant une vraie croissance économique, l’innovation et la création d’emplois. Vu les problèmes économiques de l’Amérique, c’est quelque chose dont nous avons vraiment besoin maintenant.» Victor Olgyay, du Rocky Mountain Institute, y travaille. Il supervise notamment un vaste projet visant à réduire de 65% la consommation d’énergie du principal bâtiment servant de siège au Fonds monétaire international à Washington.

Anthony Malkin le rappelle: «80% de l’énergie à New York est consommée par les bâtiments.» Et parmi ceux-ci, les grands immeubles sont beaucoup plus énergivores que les autres. Le Département américain de l’énergie relève que 40% des émissions de gaz à effet de serre et de la consommation énergétique du pays proviennent des bâtiments locatifs et commerciaux.

Si l’ESB, du haut de ses 81 ans, a cherché à optimiser son efficience énergétique, c’est aussi pour montrer que tout est possible, même avec d’anciennes constructions. Dans Foreign Affairs, le président du Rocky Mountain Institute, Amory Lovins, dresse ce constat: vu les besoins de l’économie, il importe d’accroître sensiblement la productivité d’électricité. Cela passe par les 120 millions de bâtiments construits aux Etats-Unis. En investissant 500 milliards dans les constructions existantes afin d’en améliorer leur efficience énergétique, il sera possible, avance le scientifique, d’économiser 1900 milliards de dollars en triplant voire quadruplant la productivité énergétique. New York est particulièrement concernée. La ville ne dénombre pas moins d’un million d’édifices.

Dans le hall d’entrée de l’ESB, un tableau est pour le moins explicite: «L’efficience énergétique est la source d’énergie alternative la moins chère qui soit. Aussi pourquoi ne pas l’encourager par des crédits d’impôts et d’autres mesures incitatives?» Appliquer cette recette au parc immobilier permettrait, selon les autorités de la Grosse Pomme, d’économiser «43 millions de barils de pétrole par an». Un pas vers la fin de la dépendance américaine au pétrole saoudien et un autre pas vers l’économie verte dont rêve le président, Barack Obama, et son secrétaire à l’Energie, Steven Chu.

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