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Sénégal jeudi 23 février 2012

Abdoulaye Wade, l’homme qui voulait mourir président

Abdoulaye Wade, président candidat du Sénégal, est en proie à beaucoup de critiques. (Seyllou/AFP)

Abdoulaye Wade, président candidat du Sénégal, est en proie à beaucoup de critiques. (Seyllou/AFP)

En dépit de la contestation, le président octogénaire se représente. Son narcissisme et sa volonté de protéger sa famille expliquent son acharnement. Le premier tour de la présidentielle aura lieu le 26 février. Les militaires ont déjà voté ce week-end

Il aurait dû être l’artisan de la transition démocratique, celui qui allait faire entrer le Sénégal dans une ère nouvelle. Lorsque les électeurs l’ont porté au pouvoir en 2000, après quarante ans d’hégémonie socialiste, ils attendaient du libéral Abdoulaye Wade qu’il devienne le pionnier d’un régime métamorphosé, plus ouvert et équitable. Douze ans plus tard, la déception est profonde: ils sont nombreux à se sentir floués par les promesses non tenues et les multiples stratagèmes échafaudés par le président pour se maintenir au pouvoir en dépit de son âge canonique. Officiellement, Abdoulaye Wade avoue 85 ans. En réalité, il serait plus âgé.

Les appels des autorités américaines et françaises qui l’enjoignent à passer la main, tout comme la rage d’une partie de la population qui juge sa candidature à la présidentielle illégale, laissent Abdoulaye Wade de marbre. Depuis deux semaines, il fait activement campagne pour se succéder à lui-même. Il voyage, enchaîne les meetings, rencontre ses partisans jusqu’en Casamance, malgré les rumeurs persistantes sur sa santé chancelante.

Les photos récentes le montrent fidèle à lui-même: crâne rasé, pommettes saillantes, visage presque lisse. «Je n’ai pas d’inquiétudes pour ma santé, tout va bien», a-t-il déclaré le mois dernier lors d’une visite au Khalif Général des Mourides, la confrérie musulmane dont il est issu. Ce jour-là, le candidat Wade n’a pas obtenu un soutien explicite du chef religieux, mais il en faut plus pour entamer sa confiance. Il espère même être élu à l’issue du premier tour de l’élection, le 26 février. Les militaires, eux, ont déjà été appelés aux urnes ce week-end, une semaine avant les civils.

Pour pouvoir entrer en lice, le candidat a dû ruser. La Constitution prévoit qu’un mandat présidentiel n’est renouvelable qu’une fois. Pour l’opposition, les choses sont claires: élu en 2000 et 2007, Abdoulaye Wade a fait son temps et doit désormais se retirer. Pour justifier sa troisième candidature, le président sortant a fait valoir que la Constitution a été remaniée par ses soins après sa première élection en 2000. N’ayant effectué qu’un seul mandat complet depuis l’entrée en vigueur de la charte révisée, il est donc en droit de se représenter, estime-t-il. Le Conseil constitutionnel, composé de cinq membres nommés par le président, a jugé l’argument recevable et autorisé sa candidature.

Cette décision a suscité la fureur de l’opposition et d’une partie de la société civile, à l’origine de plusieurs manifestations organisées pour exiger le retrait d’Abdoulaye Wade. En vain et avec de lourdes conséquences: quatre personnes sont mortes au cours de violences depuis le 27 janvier.

Pourquoi Abdoulaye Wade s’accroche-t-il à son fauteuil présidentiel avec autant d’acharnement? En partie parce qu’après avoir passé plus de vingt ans dans l’opposition, et fait plusieurs fois de la prison, il estimerait avoir le droit de jouer les prolongations. Mais s’il s’obstine, c’est avant toute chose parce qu’il est profondément narcissique, vaniteux et persuadé d’être indispensable, répondent les observateurs de la politique sénégalaise. «Il a déclaré publiquement à plusieurs reprises qu’il avait beau chercher, il ne voyait personne qui serait capable de lui succéder», souligne Albert Bourgi, professeur de droit public à l’Université de Reims et spécialiste de l’Afrique de l’Ouest, qui a connu le président sénégalais durant ses études de droit.

Celui qui se décrit comme le chef d’Etat «le plus diplômé d’Afrique» tire une grande fierté des titres et certificats obtenus dans les années 1950 lorsqu’il étudiait à Paris, Grenoble, et Besançon – où il a rencontré sa femme Viviane – grâce à une bourse et à un passeport français. Ces sésames, il les doit au fait que son père a déclaré sa naissance en 1926 à Saint-Louis, alors capitale coloniale. Il se pourrait en réalité qu’il soit né quelques années plus tôt à Kébémer, une ville située au nord de Dakar.

Son parcours académique, et sa victoire électorale obtenue dans les règles en 2000, reconnue par son adversaire Abdou Diouf, alimentent chez lui un complexe de supériorité marqué vis-à-vis des autres chefs d’Etat africains, poursuit Albert Bourgi: «Il ne se gêne pas pour leur donner des leçons, ce qui le rend très impopulaire au-delà des frontières sénégalaises.»

Au fil du temps, l’autosatisfaction a fait place à la mégalomanie chez Abdoulaye Wade, souligne un expatrié occidental qui côtoie les cercles dirigeants: «Les remaniements ministériels sont incessants parce qu’il est persuadé de tout savoir mieux que tout le monde, il ne délègue aucune parcelle de pouvoir.» Symbole de la soif de puissance et de grandeur du chef d’Etat, le gigantesque monument de la Renaissance africaine, qu’il a fait ériger sur une colline au nord de Dakar et qui fut inauguré en avril 2010, au grand dam d’une partie de la population (lire LT du 05.11.2011).

Si Abdoulaye Wade tient à rester au pouvoir, c’est aussi parce qu’il conserve l’espoir de passer le relais à un successeur de son choix, idéalement à son fils, Karim Wade. D’une part parce que cette transition dynastique flatterait son ego, d’autre part parce qu’elle les mettrait à l’abri, sa famille et lui, d’embarrassants audits sur la gestion des deniers de l’Etat faisant planer la menace de la prison ou de l’exil forcé. «La corruption a pris des proportions exorbitantes durant les mandats d’Abdoulaye Wade», souligne Etienne Smith, chercheur en sciences politiques à la Columbia University et spécialiste du Sénégal, évoquant l’affaire Segura, du nom de ce fonctionnaire du Fonds monétaire international (FMI) qui s’était vu remettre une valise remplie de billets le jour de son départ, l’opacité dans l’attribution de certains marchés publics, ou encore la mise en place de montages financiers par Karim Wade, à la tête d’un super Ministère de la coopération internationale, des transports aériens, des infrastructures et de l’énergie.

Reste que le projet du président est des plus compromis: très impopulaire, Karim Wade a échoué à se faire élire à la mairie de Dakar en 2009. Son père a voulu contourner le problème et assurer son accession au pouvoir en inscrivant en 2010 dans la Constitution un double ticket pour l’élection présidentielle, avec à la clé, la désignation d’un président et d’un vice-président, sur la base de 25% des suffrages au lieu de la majorité absolue. Face aux violentes manifestations qu’a provoquées cette énième tentative de modifier la Charte fondamentale en sa faveur, Abdoulaye Wade a renoncé.

Cet épisode a marqué le point d’orgue d’une dérive autoritaire qui a commencé dès son arrivée au pouvoir, note Etienne Smith. «Les journalistes, constamment harcelés par les autorités, ont été les premiers à en faire les frais, de même que ses alliés politiques qu’il a évincés au fur et à mesure. Aujourd’hui, il n’existe plus de contre-pouvoirs institutionnels, car l’Assemblée nationale et le Conseil constitutionnel sont aux ordres du chef de l’Etat.»

Resté très populaire durant son premier mandat, Abdoulaye Wade a aujourd’hui plus de mal à séduire les électeurs, lassés de son culte de la personnalité et de s’entendre promettre la construction de TGV, de centrales nucléaires ou d’usines d’avions ou d’automobiles sans jamais en voir la couleur. «Tout le monde sait qu’il ne respecte pas sa parole», note Mody Niang, qui avait soutenu le président lors de son élection en 2000, avant de rejoindre l’opposition quelques mois plus tard. «Suite à sa réélection en 2007, il avait assuré publiquement qu’il ne se représenterait pas en 2012. Il a ensuite changé d’avis en disant en wolof: «Ma wakhone wakheet» («Je l’avais dit, je me dédis»).» Une formule devenue célèbre, qui a même inspiré une chanson.

Après douze ans de pouvoir, le bilan d’Abdoulaye Wade est mitigé. Sachant attirer des investisseurs, il a développé les infrastructures, construisant notamment des routes et un aéroport. Il a aussi accru les dépenses en matière de santé et d’éducation. Mais la crise énergétique, qui se traduit par des coupures d’électricité incessantes et prolongées, n’a pas été résolue et compromet les projets de développement. Autre point noir: la rébellion se poursuit en Casamance. Quant à la sécurité alimentaire, «elle n’est pas assurée, note l’économiste Sanou Mbaye. La croissance du secteur agricole, qui emploie 60% de la population, est anémique, et on continue de privilégier les importations».

A ce stade, l’issue du scrutin est incertaine. Très impopulaire à Dakar, Wade l’est moins dans les zones rurales. Il sait aussi pouvoir compter sur les divisions d’une opposition qui n’a pas su se mettre d’accord sur un candidat unique et, d’après Mody Niang, se trompe de combat: «Il ne sert à rien de continuer à contester la validité de la candidature de Wade, il ne se retirera jamais. Il faut se serrer les coudes, travailler et proposer un programme pour le battre.» Mais pour l’heure, les propositions fortes font défaut. Il n’est donc pas impossible que le président remporte sa troisième élection, avec le risque, note un observateur, que ses nombreux détracteurs n’acceptent pas le verdict des urnes, et tentent cette fois de lui reprendre son fauteuil présidentiel par la force.

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