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Mode masculine samedi 30 juin 2012

L’ère post-costumiste

(Trendspot / AFP / montage Le Temps )

(Trendspot / AFP / montage Le Temps )

Stéphane Bonvin a suivi les défilés milanais. Au printemps 2013, note-t-il, l’art du tailleur laisse la place au sport, aux couleurs et à la liberté. C’est le costume qu’on assassine (et c’est tant mieux)

«Ils sont venus nous enseigner les bonnes manières, mais ils ne réussiront pas, parce que nous sommes des dieux… Les Siciliens ne s’amélioreront jamais pour la simple raison qu’ils croient qu’ils sont parfaits: leur vanité est plus forte que leur misère.»

G. Tomasi di Lampedusa, «Le Guépard», cité en exergue du défilé Dolce & Gabbana

Il a 10 ans. Il a passé le pantalon de son grand frère, celui que ce dernier a porté à tous les mariages et les enterrements pendant au moins 8 ans, celui que sa mère a raccourci pour en faire des shorts qu’il porte serrés sur le ventre. Aux pieds, des sandales. En haut, une chemisette trop grande dans laquelle il se sent un homme.

C’est un préadolescent comme celui-ci, ou comme celui que l’on aperçoit au centre de la grande image, sur la page d’en face, qui a ouvert l’excellent défilé Dolce & Gabbana. Qui aurait cru qu’un jour on aimerait autant le show d’une marque certes efficace mais plutôt habituée à saper des footballeurs mirobolants et leurs épouses blingueuses? C’est que le duo italien revient sur sa mythologie sicilienne et l’élégance endimanchée des années 1950-1960. Respect du costume de fête et recyclage des beaux habits pour les jours d’œuvre. Sur les mannequins qui passent et qui ont presque tous été castés dans la rue, les pantalons ont la taille très, très haute, et de larges plis autour des hanches. Les ragazzi sont fiers, même chaussés de sandales aux cuirs comme poudrés de poussière. Imprimés pieux ou imagerie populaire, chemises aux couleurs de bazars naïfs, proportions légèrement décalées, comme sur ces habits dont on hérite d’un cousin plus âgé ou d’un frère parti chercher du travail. Le soir, des vestes aussi légères qu’un zéphyr de soie, et casquette pour tout le monde!

Pantalons châtrés

Deux canons de pantalons châtrés d’un coup de ciseaux, tchak, comme chez Dolce & Gabbana. Et voilà le costume masculin, symbole du mâle-alpha, transformé, radouci, attendri, déblindé. Cet abandon du costume ou du moins sa métamorphose radicale, voilà l’enseignement à retenir des 140 marques qui présentaient à Milan, durant toute la semaine, les collections masculines qui devraient atterrir en boutique, au printemps prochain. Silhouettes floutées, matières brillantes, textures changeantes. Des zips au lieu des boutons. Des coupes de biais et des shorts qui prennent la tangente pour remplacer le tailoring tiré au cordeau qui a tant plané sur le prêt-à-porter de luxe, ces quinze dernières années. Avec, flottant sur cette élégance en villégiature, une question digne de figurer à la matu de philo: «Si un homme se déleste des codes du pouvoir, est-ce parce qu’il les a suffisamment intégrés pour s’en passer, ou est-ce parce qu’il ne se trouve plus assez fort pour les assumer?»

Et le marcel, hein, le marcel du docker ou du conducteur de tracteur, est-il masculin ou féminin? Masculin, en tout cas historiquement, puisqu’il s’agit là d’un maillot de corps sans manche utilisé par les travailleurs. Oui, certes, mais aujourd’hui, ce sont surtout les filles, émules de Jane Birkin, qui en portent… Alors, le marcel, fille ou garçon?

Un origami en sursis

Garçon, mais pas que. Masculin mais avec un haut potentiel de trouble androgyne, se disait-on au sortir du défilé Prada. Encore une fois (et pardon de nous répéter), le show de la créatrice milanaise Miuccia Prada a pris tout le monde de court et à contre-pied. Belle comme un sonnet mallarméen réglé au cordeau, c’est une collection qui elle aussi redigère les certitudes du costume masculin pour le tirer du côté d’une esthétique sportive étrangement flottante. C’est comme si, à l’heure de la 3D et de cette pollution coloriste nommée Instagram, Prada faisait un bon en avant. Les silhouettes et leurs bandes de couleurs bleu ciel, grenat, vert émeraude ou blanches ont l’air d’avoir été traitées en deux dimensions, par à-plats. Dans le dos des chemises polo, il reste même des plis et des traces de pliage, comme pour suggérer qu’un corps, ce n’est jamais qu’un origami en sursis. La bande qui suit normalement le pantalon de survêtement, sur l’extérieur de la jambe, a été élargie et ramenée à l’intérieur. La palette évite le flou, aiguise les angles effilés des silhouettes longilignes. Clean, fort, mais fragile. Le tout, chaussé de sandales portées avec des chaussettes noires (un gimmick très vu à Milan) peut rappeler les Cardin-Courrèges mais atteint une forme de liberté et de rigueur qui pourrait poser les bases d’une nouvelle définition du masculin.

On pourrait citer d’autres manières de métamorphoser le costume masculin et de lui ôter de sa testostérone. Bottega Veneta, par exemple, maison qui aime d’habitude à muscler ses costumes, les remplace par de longues tuniques de nomades, par des cache-poussières légers comme la peau dans laquelle ils sont taillés, ou par des costumes dont l’imprimé fleuri est à moitié effacé par le voile d’une gaze blanche. Gucci, qui continue, avec brio il faut le reconnaître, sa tentative de play-boyser la population XY de l’univers. Umit Benan dont l’élégance brute rappelle celle du défilé Dolce & Gabbana – sauf que chez lui, c’est comme si les hommes qu’on voit défiler en smoking bleu jean ou en peignoir de satin avaient volé leurs habits à la lavanderie d’un palace 5*****.

Et Burberry Prorsum qui décentre de façon irrésistible le costume masculin et son habitant du XXIe siècle. D’un côté, une palette pluvieuse à souhait, des roux, des verts feuillage, des imprimés moutarde, ocre, craie, des trenchs, des bomber ultrabombés, des kakis et des gris d’ardoise humide. Des costumes cintrés, à l’anglaise, veste courte, pantalon taille haute muni de petites pinces d’aisance à la taille. De l’autre, des touches de néon métallique fluo et flash, des trenchs façon alu rose ou curaçao, des vestes de cuir recouvertes de couleurs orange ou jaune métallique. La ville et la campagne, la tradition et la modernité, la pénombre et l’éclair, l’immobilité et le sport. La mode, cette maquerelle.

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