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Mode vendredi 03 février 2012

Régine fait ses tiroirs

Régine, patronne la nuit, chanteuse réaliste le jour, ici en 2001. (Pierre-Franck Colombier/AFP)

Régine, patronne la nuit, chanteuse réaliste le jour, ici en 2001. (Pierre-Franck Colombier/AFP)

La reine de la nuit met aux enchères, samedi, 320 lots de sa garde-robe 1980-1990. Les bénéfices iront à son association contre la précarité

«Tout le monde m’obéit au doigt et à l’œil; j’ai toujours obtenu tout ce que je voulais dans ma vie.» Bien sûr, quiconque l’a découverte, autoritaire et maniaque, cruelle avec les femmes, tyrannique avec les hommes, dans La Ferme Célébrités se demandera pourquoi Le Temps consacre une demi-page à cette dame aux cheveux rouges, au visage tiré à quatre épingles et à la voix de rogomme. A ceux qui pensent cela, il faut immédiatement préciser ceci: Régine sait rire d’elle-même. Pour exemples, son personnage de Ténardière rurale dans l’émission de téléréalité de TF1, tout comme la reprise de ses tubes avec le groupe parodique Les Producteurs de Porc, orchestre national de l’émission satirique Groland sur Canal +.

Mais c’est pour une actualité à la fois plus vertueuse et frivole que «la star amie des stars» occupe notre dernière page: la mise aux enchères, samedi, par la maison Tajan de 320 de ses vêtements portés entre 1980 et 1990. Une grande partie des bénéfices ira à son association Habitats et soins qui favorise l’accès à l’hébergement des personnes les plus précaires.

Observer sa garde-robe, qui va du jogging pailleté au manteau en zibeline, c’est mesurer la trajectoire de cette fille d’origine polonaise, apatride jusqu’en 1969, dont la vie commence dans la banlieue de Bruxelles avant de jumeler son prénom aux villes du monde les plus jet-sets: Marbella, Miami, New York, Monte Carlo, Saint-Tropez ou Kuala Lumpur.

Comme on le dit dans les romans à l’eau de rose qu’elle dévore adolescente, ses débuts furent difficiles. Née le 25 décembre 1929 d’un père d’origine polonaise – mais surtout joueur invétéré qui perdra sa boulangerie au poker – et d’une mère qui l’abandonne pour l’Amérique latine, Régine Zylberberg comprend assez vite que son nom va la handicaper. Transbahutés de bistrot en commerce par un père fantasque, elle et son frère sont placés en pension en France, puis dans un hospice au moment fort de la guerre.

La libération lui fait découvrir sa première passion: la danse. Quelques mois d’insouciance plus tard son père la rappelle dans le bistrot familial de Belleville. Elle en devient la patronne à 16 ans, se marie à 17, accouche d’un petit garçon à 18. Mais son horloge biologique se révèle rapidement incompatible avec la maternité. Son fils avec lequel elle entretiendra une relation passionnelle, ne cessera de le lui reprocher. Mort d’un cancer en 2006, elle lui écrira une lettre imaginaire deux ans plus tard, «A toi Lionel, mon fils», pour lui expliquer ses choix.

On passe sur les épisodes d’une vie conjugale qui se terminera par un divorce et on la retrouve en 1951 à Juan-les-Pins animatrice de soirées. On la surnomme «la toupie tournante» tant elle est entraînante. C’est là qu’elle côtoie le clan Salvador et apprend l’art de divertir les autres. A Paris, un ami lui conseille de trouver un métier qui correspond à ses rythmes de vie, un job entre 20 heures et 6 heures du matin. Le Whisky à gogo, dont elle devient propriétaire en 1954, sera son tremplin. Grosse bosseuse, elle y fera tout, dame pipi, disc-jockey, animatrice, videuse et barmaid. Le dimanche, elle donne des cours de cha-cha-cha. Elle sera la première à lancer le twist en France. Régine devient un phénomène; elle règne sur la nuit parce qu’elle l’aime, profondément. Et pour mieux la savourer, jamais elle ne boira ni ne fumera.

Ses clients deviennent ses amis et ses amis ses clients. Sagan, Bardot, Pompidou ou Noureïev lui assurent le succès de sa première boîte, ce qui lui permet d’en ouvrir d’autres. Au bout de quelques années, elle se retrouve à la tête d’une vingtaine d’établissements, dont le mythique Palace à Paris.

Régine, c’est un peu la Forrest Gump française: mauvais départ mais un destin providentiel qui lui permet de rencontrer et de faire ami-ami avec les stars les plus prestigieuses du XXe siècle: Gene Kelly, Robert Mitchum, Charlie Chaplin, Cocteau, Malraux qui venait régulièrement dîner chez elle, Boy George, Paul Anka. Elle s’est fait photographier avec chacun. C’était son rêve d’enfant. «Je sais qu’à 20 ans, certains vont soigner les lépreux et je ne prétends pas que mon ambition soit haute. Mais c’est la mienne et je m’y accroche, comme à une bouée de sauvetage», écrit-elle dans ses Mémoires.

En 2004, elle se sépare de tous ses clubs mais continue de danser et de chanter, car c’est bien la chanson qui lui vaut de rencontrer son public de jour. Profitant de son statut, elle s’offre dès 1965 les meilleurs auteurs-compositeurs. Barbara, Sagan, Aznavour, Jean Cau, Frédéric Botton, Jean-Louis Dabadie écrivent pour elle. En 1967, elle obtient le prix Charles-Cros. Mais c’est Gainsbourg, touché par sa maturité gouailleuse, qui la consacre avec des chansons qu’aucune de ces lolitas n’aurait pu chanter sans ridicule: «Ferme les yeux ouvre la bouche», «Pourquoi un pyjama» ou «Les femmes ça fait pédé». Elle est la plus transgenre de ses interprètes et vibre à la même nostalgie ashkénaze que son mentor qui lui dédie «Les P’tits papiers», devenue sa chanson totem. Gainsbourg voyait en elle une Fréhel contemporaine, chanteuse réaliste et populaire avec du sentiment à revendre, et l’ironie pour la faire passer. La suite, on la connaît, le répertoire de Régine peut aussi bien animer des soirées de plage («Patchouli Chinchilla»), les départs à la retraite («Je survivrai»), les thés dansants («Azzuro»), les soirées gay («La grande Zora») que les tête-à-tête SM («Les bleus»).

Sa garde-robe 1980-1990 qui va de Jean-Claude Jitrois à Chanel, de Gaultier à Guy Laroche, d’Azzaro à Ted Lapidus, de Sonia Rykiel à Azzedine Alaïa est à son image: éclectique, de 80 à 15 000 euros, atypique, compulsive, excentrique, bigarrée, amicale. Oui, amicale puisqu’elle fut, bien évidemment, l’amie de tous les précités.

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