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france mardi 24 avril 2012

«L’inflation d’histoires ruine la crédibilité de Nicolas Sarkozy»

Richard Werly Paris

L’écrivain Christian Salmon. (Anabel_Guerrero)

L’écrivain Christian Salmon. (Anabel_Guerrero)

L’écrivain Christian Salmon est, depuis le début du quinquennat, très critique à l’égard de Nicolas Sarkozy. L’auteur de «Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits» (Ed. La découverte) voit toutefois dans cette fin de campagne la preuve que le président sortant n’a pas su corriger son «inflation narrative»

La spécialité de Christian Salmon? Déceler, derrière la campagne, l’histoire que les candidats tissent pour convaincre les électeurs. Son diagnostic sur les stratégies opposées de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, après le premier tour.

Le Temps: Nicolas Sarkozy, ce grand communicateur, a perdu la première manche. Une surprise pour vous?

Christian Salmon: C’est bien la preuve que l’histoire qu’il raconte aux Français n’est plus du tout la même qu’en 2007. Cela m’a frappé au soir de ce premier tour. Rappelez-vous il y a cinq ans: la cavalcade de Nicolas Sarkozy en voiture, accompagnée de ses deux belles-filles, après sa victoire. Il faisait beau. Le véhicule circulait toutes fenêtres ouvertes. Qu’avons-nous vu dimanche? Une voiture aux vitres fumées, fermées, sous la pluie. Le spectacle d’un retournement. La mise en scène, cette fois, nous renvoyait une image subliminale terrible: celle d’une contre-performance. D’un ratage.

– Nicolas Sarkozy aurait donc déjà perdu la bataille de «l’image»?

– Ce n’est pas nécessairement son image qui est abîmée, c’est sa crédibilité comme narrateur. C’est un point crucial en politique: pour être convaincant, le narrateur doit être perçu comme crédible. Or pour Sarkozy, ce n’est plus le cas. A force de rajouter des propositions, des initiatives, des prises de paroles… il a abouti à une inflation d’histoires, qui ruine la valeur de son propos. Un peu comme en économie. Les électeurs-spectateurs continuent de regarder ce feuilleton qu’il promet encore d’accélérer dans l’entre-deux tours. Mais sans être convaincus.

– François Hollande apparaît, lui, plus crédible?

– Le candidat socialiste a fait d’une pierre deux coups avec sa posture de «candidat normal». Il s’est positionné, d’abord, comme l’opposé des frasques et des extravagances d’un Dominique Strauss Kahn, son rival initial. Puis il a imposé dans la durée une norme, une cohérence qui paie face au président sortant. Le spectacle de dimanche soir était encore une fois très frappant. La Corrèze, le département de Hollande, n’est pas un terroir comme les autres. C’est une terre politique qui appartient au récit national français. C’est la terre d’Henri Queuille, qui parraina François Mitterrand lors de sa première candidature aux législatives. C’est évidemment celle de Jacques Chirac. François Hollande est enraciné dans cette terre de «passeurs de république». Queuille incarnait la quatrième. Chirac la cinquième. Hollande tend vers la sixième, cette république «normale».

– La bagarre pour le second tour sera-t-elle aussi une guerre de communication?

– Là encore, Nicolas Sarkozy risque de payer le prix de son feuilletonnage. Il veut trois débats, mais cela accrédite l’idée d’une pochette-surprise. Il accélère le rythme narratif tandis que François Hollande se dirige vers une élection sans ferveur. La logique du récit est beaucoup plus cohérente côté socialiste. Je fais, toute proportion gardée, une comparaison avec le duel entre Barack Obama et John Mc Cain, son adversaire républicain, en 2008. Mc Cain avait suspendu par deux fois sa campagne. Son feuilleton était chaotique. Obama, lui, déroulait un long récit d’une forme de réconciliation de l’Amérique avec elle-même. Cette campagne française lui ressemble un peu.

– Et le succès de Marine Le Pen?

R: La candidate du Front National plafonnait dans les enquêtes d’opinion lorsqu’elle s’employait à dédiaboliser son parti. Elle est repartie à la hausse lorsqu’elle a recentré le tir sur les questions d’immigration et de sécurité, suite notamment aux tueries de Toulouse. Du point de vue de la communication politique, le changement survenu en France est celui de la réceptivité des électeurs. La porosité entre la droite et l’extrême droite s’est accrue sous Sarkozy. Les propos de Marine Le Pen ne font plus scandale. Dès lors, elle gagne sur les deux tableaux: elle a renoué avec le récit traditionnel de l’extrême-droite, et profite d’un élargissement de son audience. La victoire est double.

A lire aussi: «D’Obama à Sarkozy: ces histoires qui nous gouvernent» Edition J.C. Gawzewitch.

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