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genève lundi 23 janvier 2012

L’eldorado de la prostitution attire les frontalières

Carole Riegel

Les prostituées françaises sont majoritaires à Genèvedepuis 2005. (Fred Merz/Rezo)

Les prostituées françaises sont majoritaires à Genèvedepuis 2005. (Fred Merz/Rezo)

Le nombre de prostituées arrivant de France explose. En cause: la législation qui se durcit dans l’Hexagone

Lisa, patronne volontiers médiatisée du Venusia, un lieu de prostitution genevois, est exaspérée: «La France veut se débarrasser de ses prostituées en les envoyant en dehors de leurs frontières. Et nous, on les récupère. Y en a marre.» Et M. A., une employée du Gclub, de renchérir: «Genève est en train de devenir le bordel de l’Europe. Cette prostitution détournée, qui arrondit ses fins de mois le soir dans les grands hôtels sans se déclarer, ça nous fait beaucoup de tort.»

Le marché de la prostitution à Genève est en pleine croissance, avec ses propres lois, résumées sobrement par la brigade des mœurs genevoise: «L’augmentation va s’arrêter, l’offre va finir par se tasser.» «Dans les années 80, les Genevoises se plaignaient déjà de la concurrence des Alémaniques, enchaîne Michel Félix, de l’association Aspasie, qui détient trente ans d’expertise. Puis sont venues d’autres nationalités, c’est cyclique.»

Moins de 1000 prostitué(e)s étaient inscrit(e)s à Genève en 2004, contre 4100 en 2011, avec 900 nouvelles demandes pour cette seule année. La hausse des Françaises est spectaculaire. «Elles représentent 28% des travailleurs du sexe à Genève et sont majoritaires depuis 2005. Depuis 2010, elles ont augmenté de 75% dans les recensements, signale Bertrand Jacquet, chef de groupe à la brigade des mœurs genevoise, mais on enregistre aussi +150% de Hongroises.»

Les migrantes françaises venant d’Annecy, Lyon ou Paris se trouvent «surtout dans les salons ou comme escort», précise Michel Félix. On compte 500 candidatures par an au Gclub, dont 90% de Françaises, 10 à 15 demandes par jour au casting du Venusia ou du Pensionnat, et des filles de plus en plus jeunes.

T., ravissante maman de 23 ans, fait des trajets quotidiens depuis Lyon et confirme: «C’est maintenant qu’on a besoin d’argent. On ne va pas faire carrière ici, on veut récolter un maximum sans mettre 20 ans pour investir dans un commerce ou un appartement.» Côté français, pays qui rêve d’une société sans prostitution, les autorités jouent le pragmatisme: «La France ne va pas pleurer parce que les travailleurs du sexe partent à l’étranger, si c’est autorisé.»

En colère, Lisa met en cause les médias qui vantent les salaires mirobolants pratiqués dans l’eldorado helvétique, attirant ainsi des bataillons de filles tentées par l’argent facile. Or, si l’activité peut encore rapporter 15 000 à 20 000 francs par mois, les tarifs s’alignent sur les autres capitales européennes, signale-t-on au Gclub: 150 à 300 francs la passe de base dans les établissements haut de gamme, mais «30 à 50 francs dans la rue, elles cassent les prix». Et les travailleurs comme Lisa de rappeler les côtés sombres de la pratique, «de l’argent rapide oui, facile non. C’est un métier très dur.» «Ça reste une activité immorale, ajoute M. A., il faut être solide psychologiquement. Il y a une forme d’addiction à l’argent. Tout change, besoins, habitudes, elles ne peuvent plus revenir en arrière.» Michel Félix note: «Beaucoup de travailleuses repartent déçues car les coûts, les loyers sont énormes à Genève, proches de l’usure parfois.»

Crédit, dettes, soutien de la famille: les filles citent l’argent comme moteur de travail, mais choisissent aussi la Suisse pour la sécurité. «En France c’est hyperdangereux», dit T. de Lyon, «on travaille la peur au ventre», enchaîne S. d’Annemasse.

La brigade des mœurs à Genève, dont l’action est saluée par tous les acteurs du milieu, détaille: «Les femmes ici ne sont pas des proies. La réglementation est très serrée et bien pensée, avec de bons outils. Et ça marche. On a un excellent contrôle du milieu, sans traite ni réseaux mafieux. La volonté abolitionniste [prônée en France] n’est tout simplement pas applicable sur le terrain.» Et Michel Félix de plaider: «Une prostituée qui a un statut légal, qui est une citoyenne à part entière, n’a aucune raison de se tourner vers des réseaux pour exercer son métier, et elle peut leur échapper.»

A Annemasse, à la brigade des stupéfiants et du proxénétisme, on tempère, «la France ne s’inspirera jamais de la Suisse car la morale a encore beaucoup de poids dans la loi. Et le débat va plutôt vers le conservatisme. Même les Pays-Bas en ­reviennent, et Genève va finir par restreindre à son tour.» Julie Huissoud, de l’association Appart 74 à Gaillard, décrit: «En France, on part du principe que la prostituée est une victime. Ici, les femmes parlent de souffrance. A 5 ou 10 euros la fellation, c’est de la prostitution de survie.»

A Genève, dans la petite pièce commune du salon érotique, fouillis féminin d’escarpins, sous-vêtements, revues, assiettes vides. Attente, sonnette. Murmures agités. On enfile un soutien-gorge, on file se présenter. Un peu fuyants, visages fermés, les clients montent à l’étage, suivent le claquement des talons hauts. Retour des autres, on se rassoit, pose de vernis, on croque une chips. «On peut nous chasser de la rue, de partout, jure M., du Doubs (F), mariée et deux enfants. Les femmes trouveront toujours un moyen de faire ce métier.»

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