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opinions lundi 20 février 2012

Réduire le temps de travail, une bonne affaire

Jean Christophe Schwaab

L’initiative demandant 6 semaines de vacances entend redistribuer aux salariés les richesses qu’ils ont produites autant que lutter contre le stress, affirme le conseiller national (PS/VD) Jean Christophe Schwaab

Bien conscients que les congés payés sont un thème populaire, les adversaires des six semaines de vacances ressortent un argument éculé: la peur pour l’emploi. A chaque discussion sur un progrès social, c’est la même rengaine: des emplois seraient menacés. En particulier dans les veaux d’or de la politique économique suisse, les PME. Or, à chaque fois qu’une baisse de la durée du travail passe l’écueil du vote populaire, les conséquences quasi apocalyptiques annoncées par les milieux économiques ont tendance… à ne jamais se réaliser.

Ainsi, lorsqu’en 1984, deux semaines de vacances furent ajoutées au minimum légal – d’un seul coup et non de manière progressive sur cinq ans comme le demande l’initiative «6 semaines de vacances pour tous» – aucune hausse du chômage n’a été signalée. Au contraire, l’emploi a tenu bon. Y compris dans les PME, qui savent visiblement bien mieux absorber les hausses modérées des coûts de production que ne le prétendent certains ayatollahs.

Car notre économie a une marge de manœuvre pour baisser le temps de travail. En effet, la productivité, en hausse constante, est loin d’être redistribuée aux salariés, dont les efforts soutenus sont pourtant à l’origine des bonnes performances des entreprises. Sur les 25 dernières années, les salaires réels ont ainsi crû cinq fois moins vite que la productivité du travail. Les entreprises accumulent en outre un nombre d’heures supplémentaires colossal qui correspond à 100 000 emplois à plein temps. L’économie est donc parfaitement à même de supporter la hausse de la masse salariale d’à peine 0,4% par an qu’entraînerait l’initiative, sans que l’emploi en souffre. En brandissant avec autant de morgue l’équation «plus de vacances = moins d’emploi», milieux économiques et partis bourgeois font montre de lacunes soit en arithmétique, soit en économie, soit dans les deux.

La réduction du temps de travail est donc un moyen efficace de redistribuer aux salariés une partie des richesses qu’ils ont contribué à produire. Mais c’est aussi un investissement dans les futurs gains de productivité, car une augmentation de la durée des vacances permettra de réduire ce qui se révèle être un des fléaux actuels du monde du travail: le stress. En effet, le stress augmente régulièrement et avec lui les coûts qui lui sont liés (supérieurs à ceux de l’initiative). On constate une évolution similaire en Allemagne, pays qui connaît une durée légale des vacances comparable à celle de la Suisse et une forte croissance de la productivité, mais qui doit faire face à une explosion (+80% en 10 ans) des arrêts de travail pour surmenage.

Une augmentation du temps libre est aussi favorable à la maîtrise d’un autre des grands défis du marché du travail: la conciliation entre la vie professionnelle et la vie familiale. Les salariés actuels ne souhaitent plus se dévouer corps et âme à leur emploi, mais recherchent un équilibre dans lequel famille et vie sociale prennent une place toujours plus importante. Lorsque cet équilibre est atteint, leur motivation et donc leur efficacité croissent, ce dont profitent au final les employeurs qui ont été assez intelligents pour proposer à leurs salariés des aménagements du temps de travail, au lieu de privilégier une productivité à tout prix qui, en fin de compte, s’avère contre-productive.

Enfin, les organisations patronales ont pour habitude de considérer tout progrès légal en matière de conditions de travail comme «une attaque contre le partenariat social». S’il est vrai que la négociation collective donne de bons résultats et permet à de nombreux salariés, en particulier âgés, de bénéficier de vacances au-delà du minimum légal, elle n’en montre pas moins régulièrement ses limites. En effet, seul un salarié sur deux bénéficie d’une convention collective de travail (CCT), laquelle ne prévoit d’ailleurs pas nécessairement des jours de vacances supplémentaires. Souvent même, l’intransigeance patronale empêche toute négociation, donc toute nouvelle CCT. En outre, l’actuel conflit dans le secteur principal de la construction montre que des branches importantes avec une forte tradition de dialogue social peuvent devoir affronter un vide conventionnel. La négociation collective, malgré ses indéniables avantages, ne suffit donc pas à assurer le progrès social pour tous. Enfin, les adversaires de tout progrès légal oublient souvent que le rôle du partenariat social est aussi celui de précurseur, comme il l’a été régulièrement par le passé: bien des innovations sociales (par exemple l’assurance maternité) ont été «testées» dans les CCT avant d’être appliquées à l’ensemble des salariés, ce dont l’ensemble de la société se félicite ensuite. C’est aussi le cas des congés payés. Accorder des vacances supplémentaires à tous les salariés serait donc reconnaître que les partenaires sociaux ont été visionnaires dans certaines branches, mais qu’il est temps que l’ensemble des travailleurs bénéficie de cette innovation. Il n’y a en effet pas de raison que certaines branches aient l’exclusivité des bonnes idées.

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