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Climat vendredi 30 mars 2012

«Des événements extrêmes sont à prévoir»

Le réservoir de Cervera, dans la région espagnole de Castille-Leon. L’évolution des températures s’accompagne d’une modification du régime des pluies. (AFP)

Le réservoir de Cervera, dans la région espagnole de Castille-Leon. L’évolution des températures s’accompagne d’une modification du régime des pluies. (AFP)

Vagues de chaleur, températures record et fortes précipitations accompagnent le réchauffement, assure le GIEC dans un volumineux rapport

Le réchauffement climatique en cours multiplie-t-il les événements météorologiques dits «extrêmes»? Si tel est le cas, quelles conséquences ces phénomènes sont-ils susceptibles d’avoir sur la vie des hommes? Enfin, si ces effets s’avèrent négatifs, quelles mesures peuvent-elles être prises pour les limiter? Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), créé en 1988 par l’ONU, a publié mercredi un volumineux rapport sur ces questions difficiles et controversées. Le climatologue suisse Thomas Stocker, coprésident d’un des trois groupes de travail du GIEC, en résume la teneur.

Le Temps: D’abord, qu’appelez-vous un «événement extrême»?

Thomas Stocker: On peut donner à ce terme plusieurs définitions. La plus simple est qu’il s’agit d’un événement rare, qui se réalise une fois tous les 20 ans. Une autre, plus scientifique, est que ces événements se situent, par leur fréquence ou leur intensité, au-delà d’un certain seuil statistique de 10%, 5% ou 1% selon les cas. Ce qui signifie qu’ils sont loin de la moyenne.

– Quels «événements extrêmes» sont-ils dus à la variabilité habituelle du climat et quels autres proviennent-ils du réchauffement climatique actuel?

– Le réchauffement a pour effet d’augmenter l’intensité et la fréquence des vagues de chaleur, des températures record et des précipitations. Il a été aussi beaucoup question ces dernières années d’un possible lien entre le changement climatique et les cyclones. Nous avons bien plus d’observations à ce propos que lors du dernier grand rapport du GIEC, paru en 2007. Nous avons même mis au point, depuis, des modèles capables d’atteindre des résolutions extraordinairement précises, de l’ordre de 60 kilomètres. Mais nous ne disposons toujours pas des instruments suffisants pour nous déterminer.

– Pouvez-vous nous expliquer le rapport précis entre le réchauffement global et la multiplication des vagues de chaleur, des températures extrêmes et des précipitations?

– Le réchauffement a pour effet que la moyenne des températures se rapproche des seuils au-delà desquels commencent les «événements extrêmes». Il est par conséquent normal que se multiplie parallèlement le nombre de jours situés au-delà de ces seuils, ce qu’on appelle précisément des vagues de chaleur. Les records de température ont la même explication. A leur propos, j’insiste sur le fait que nous mettons le mot «record» au pluriel. Un chiffre isolé n’a pas de pertinence scientifique à nos yeux. Une série de chiffres, en revanche, représente un indicateur fiable. Quant au renforcement des précipitations, l’explication est également simple. Le réchauffement augmente la quantité de vapeur d’eau dans l’atmosphère. Dès lors, à partir du moment où elles se sont déclenchées, les précipitations sont automatiquement plus violentes.

– Assiste-t-on déjà aujourd’hui à une amplification des trois phénomènes que nous avons énumérés? Ou s’agit-il là d’une musique d’avenir?

– Nous y assistons déjà actuellement. Au chapitre des records de température, pour prendre un exemple, les cinq étés les plus chauds depuis l’an 1500 sont survenus après 2001 et les cinq étés les plus froids ont eu lieu avant 1924.

– Où surviennent ces événements? Partout? A certains endroits seulement?

– Une multiplication des vagues de chaleur et des températures record a été constatée en Amérique du Nord et en Europe, ainsi qu’en Australie et en Amérique du Sud, des endroits où les observations sont particulièrement nombreuses et régulières. Le phénomène n’est pas avéré par contre sous les tropiques où le cycle habituel de l’eau l’emporte sur les autres facteurs d’influence possibles. Dans le cas des précipitations, le tableau est encore sensiblement plus varié. Mais les endroits où elles augmentent d’intensité sont plus nombreux que ceux où elles diminuent.

– Ces événements météorologiques ont-ils eu un impact sur les conditions de vie des hommes?

– Oui. Le bilan des inondations et des canicules s’est aggravé. Les fortes vagues de chaleur, telle celle qu’a connue l’Europe en 2003, causent une augmentation des décès, notamment au sein de la population âgée. Et puis, les mesures d’adaptation ou de réparation possèdent un coût financier.

– Le réchauffement rend-il parallèlement plus rares des «événements extrêmes» dangereux pour l’homme?

– Cela est aussi vrai. Pour des raisons évidentes, les très basses températures deviennent moins fréquentes aujourd’hui. Et la sécheresse qui sévit à certaines hautes latitudes se réduit depuis que les pluies y sont plus fréquentes.

– Avec quel degré de certitude pouvez-vous décrire ces différents phénomènes?

– Nombre d’observations ne sont pas certaines à 100%. Le GIEC utilise par conséquent ce qu’on appelle une «langue calibrée». Il indique systématiquement le niveau de probabilité des phénomènes dont il fait état. Disons que nous avons un degré de confiance plus élevé pour tout ce qui concerne les températures (vagues de chaleur et chiffres record) que pour ce qui touche au cycle de l’eau (précipitations et sécheresses). La modélisation est moins difficile dans le premier que dans le second cas.

– Pouvons-nous limiter les effets dommageables du réchauffement? Et si oui, comment?

– Parmi les mesures utiles figurent le renforcement des moyens de prévision des événements extrêmes et l’amélioration de l’information à la population. Il existe aussi toutes sortes de manières de s’adapter à des événements climatiques dramatiques, comme la construction de digues contre les inondations ou l’aménagement de réserves d’eau en cas de sécheresses prolongées. Il s’agit pour l’essentiel d’un problème de ressources à conserver d’une manière ou d’une autre. Dans le pire des cas, la terre ou l’eau peuvent venir purement et simplement à manquer. Les populations touchées conservent alors la possibilité d’abandonner leurs foyers pour s’installer ailleurs. Mais c’est là, évidemment, une mesure extrême et hautement indésirable. Nous ferions mieux d’éviter que la planète ne connaisse indéfiniment la même tendance. Il nous faudrait agir sur le réchauffement lui-même, en décidant de le limiter à un certain niveau, par exemple à 2° ou même à 1,5° C.

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