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Disparition lundi 26 mars 2012

Antonio Tabucchi, un pas de côté

Tabucchi. Plusieurs de ses livres ont été portés à l’écran, dont «Nocturne indien» par Alain Corneau, «Pereira prétend» par Roberto Faenza. Et bien sûr «Requiem», par Alain Tanner. (Keystone)

Tabucchi. Plusieurs de ses livres ont été portés à l’écran, dont «Nocturne indien» par Alain Corneau, «Pereira prétend» par Roberto Faenza. Et bien sûr «Requiem», par Alain Tanner. (Keystone)

L’écrivain italien est mort à Lisbonne, à l’âge de 68 ans. Il laisse une œuvre inquiète, vigilante, tissée de songes et de doutes féconds

«Les choses décalées exercent sur moi une attraction irrésistible», écrivait Antonio Tabucchi dans l’un de ses emblématiques recueils de nouvelles, intitulé Petites Equivoques sans importance. Et, de fait, l’écrivain italien, qui vient de mourir à l’âge de 68 ans à Lisbonne où il vivait une partie de l’année, n’a cessé, dans son écriture comme dans sa vie, de pratiquer un art très personnel et très fécond du décalage.

Il a su tirer de cette idée une richesse poétique et romanesque remarquable qui a nourri ses récits ironiques, délicieusement étranges, labyrinthiques et multiformes; il en a aussi déduit une manière de voir le monde qui l’a mené à se garder toujours d’options ou d’opinions trop rigides, trop monolithiques. C’est, peut-être, par amour du décalage qu’il s’est engagé contre les schémas de pensée simplistes et consuméristes qui ont triomphé en Italie durant l’ère berlusconienne; il gardait en mémoire aussi, sans doute, le fascisme italien et l’aventure totalitaire du Portugal, son pays d’élection. Le personnage de Pereira, héros de son roman le plus célèbre, Pereira prétend (1994), a été vu par certains comme un héros précurseur de l’antiberlusconisme. Ses prises de position ont été constantes et sans équivoque en Italie. En 2001, il avait fait paraître dans Le Monde une tribune où il dénonçait la politique culturelle menée par le gouvernement de Silvio Berlusconi.

L’art du décalage, Antonio Tabucchi l’a aussi pratiqué en passant d’une langue à l’autre, d’un univers à l’autre. Italien, Toscan – il est né à Pise en 1943 –, il parlait couramment le portugais, l’espagnol et le français. L’italien était sa langue, mais il se «décala» une fois, en écrivant un roman, Requiem (1992), directement dans la langue de Fernando Pessoa. Mais ce fut cependant, souligne l’un de ses traducteurs, Bernard Comment (lire ci-contre), une rare incursion dans une écriture étrangère.

Son amour du Portugal est aussi le fruit d’une histoire de décalages successifs. La légende veut qu’il soit tombé, dans un étal de vieux livres non loin de la Gare de Lyon à Paris, sur un ouvrage intitulé Bureau de Tabac, traduit en français du portugais et signé Alvaro de Campos. Par ce livre, il découvre un immense poète portugais qu’il ne quittera plus: Fernando Pessoa, dont Alvaro de Campos est un hétéronyme.

Entre plusieurs mondes

La fascination est si forte qu’il apprend le portugais, rédige une thèse – Le Surréalisme au Portugal – et devient professeur de langue et de littératures portugaises en Italie. Il enseignera à Bologne, à Gênes et à Sienne. Avec son épouse portugaise, Maria José Lancastre, il traduira Fernando Pessoa. Toujours entre plusieurs mondes, il vivait une partie de l’année en Italie, le reste du temps à Lisbonne, mais il avait aussi des habitudes à Paris.

Antonio Tabucchi aimait les paradoxes, les jeux, les fragments. Ses nouvelles (Le Jeu de l’envers, 1981; Les Oiseaux de Fra Angelico, 1987; Le Temps vieillit vite, 2009), ses romans (Nocturne Indien, 1984; Tristan meurt, 2004) charmaient par leur côté elliptique, leur manière de ne jamais livrer tout à fait toutes leurs clés. Cultiver le doute n’excluait pas chez lui la vigilance: «Le futur est de votre compétence, occupez-vous-en», lançait-il dans Au pas de l’oie, chronique des temps obscurs.

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