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l’avis des experts mercredi 02 mars 2011

La rue arabe secoue l’Iran, la Russie et la Chine

Mohammad-Reza Djalili ancien professeur à l’IHEID et Thierry Kellner

(Keystone)

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Mohammad-Reza Djalili, ancien professeur à l’IHEID et Thierry Kellner, chargé de cours à l’ULB (Belgique), montrent que les régimes autoritaires non arabes prennent très au sérieux une éventuelle contagion du printemps arabe, pour des raisons diverses

Les événements qui ont bouleversé la Tunisie, l’Egypte et la Libye marquent un tournant majeur dans l’histoire de ces pays, tout en conditionnant en même temps l’avenir de tous les pays arabes, même ceux qui, jusqu’à présent, n’ont pas encore connu une forte vague de contestation. Mais le souffle du «printemps arabe» ne s’arrête pas aux frontières du monde arabe. Il touche le monde musulman dans son ensemble et inquiète même des pays asiatiques et africains non musulmans, ainsi que la Chine et la Russie.

Le premier pays non arabe concerné est l’Iran, où les exemples des soulèvements tunisien et égyptien ont encouragé l’opposition – violemment réprimée depuis la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009 – à réapparaître au grand jour les 14 et 21 février derniers et à prouver ainsi que le mouvement vert était bel et bien vivant. Sous couvert de soutien aux peuples égyptien et tunisien, les manifestants iraniens ont scandé des slogans politiques visant la dictature du guide de la révolution, Ali Khamenei, posant ainsi, contrairement aux manifestations de l’été 2009, la question du changement de régime.

La réaction du pouvoir iranien face aux événements du monde arabe est d’ailleurs teintée d’une ambiguïté totale. Verbalement, la République islamique soutient la révolte des peuples arabes qu’elle présente comme «la montée en force des courants islamistes», constituant une perte pour les Etats-Unis et une «cuisante défaite des sionistes». En même temps, le régime donne l’ordre à ses miliciens de réprimer tous ceux qui en Iran ont les mêmes revendications que les peuples arabes. De fait, ce qui se passe dans les pays voisins arabes inquiète fortement Téhéran, à la fois pour l’effet d’exemplarité de ces révoltes à l’intérieur du pays, mais aussi à l’extérieur. En effet, si le régime syrien, seul allié de l’Iran dans la région, connaît le même sort que ceux de l’Egypte et de la Tunisie, trente ans d’investissement politique, financier et militaire de l’Iran au Levant (Syrie, Hezbollah, Hamas) risquent de s’effondrer du jour au lendemain comme un château de cartes.

Un autre pays concerné par ces événements est paradoxalement la Russie, qui n’a pourtant aucune proximité géographique avec le monde arabe. Moscou a plusieurs raisons de s’intéresser à ces événements. La première est la présence de l’islam à l’intérieur de ses frontières et la possibilité d’une contagion révolutionnaire qui puisse toucher les populations de confession musulmane (Daguestan, Tchétchénie…). La deuxième est la situation dans les pays d’Asie centrale où des pouvoirs autoritaires et souvent très corrompus plus ou moins proches de Moscou sont en place depuis l’effondrement de l’URSS. Les similitudes entre ces régimes et ceux de certains pays arabes sont frappantes. Outre leur autoritarisme, les élites en place sont âgées par rapport à la jeunesse de leur population (moins de 30 ans en moyenne) et, comme dans les pays arabes, les divers présidents ont accaparé au profit de leur clan, voire de leur famille proche, les richesses de ces pays. Il existe un cas très particulier, celui de l’Azerbaïdjan qui, comme la Syrie, est une république dynastique dont le président actuel a succédé à son père. Par ailleurs, la Russie exporte beaucoup d’armement vers les pays musulmans comme la Libye et l’Iran. Moscou s’inquiète donc pour l’avenir de ses exportations. Ces appréhensions expliquent sans doute, en partie du moins, la propension russe à expliquer les révolutions arabes comme des «révolutions colorées» manipulées par l’extérieur.

Du côté chinois, les révoltes arabes inquiètent le régime en place pour de nombreuses raisons. Sur le plan interne, Pékin se méfie de l’effet d’exemplarité. S’il existe d’importantes différences entre les régimes arabes qui se sont effondrés et le PCC, on peut difficilement s’empêcher de remarquer qu’une série de revendications exprimées par les manifestants à Tunis ou au Caire trouve un écho à Pékin (corruption, népotisme, inflation, difficultés des jeunes diplômés à trouver des emplois, inégalités sociales, injustice, absence de liberté d’expression ou d’espace de contestation…). La presse officielle met en avant les «désordres» et le «chaos» résultant de ces manifestations dans les pays arabes pour mieux vanter les vertus de la «stabilité» à la chinoise, mais les similitudes évoquées n’ont pourtant pas manqué de frapper certains observateurs en Chine. Des internautes – certes rapidement censurés – ont fait le parallèle entre les places Tahrir et Tiananmen. De même, s’inspirant de la «révolution du jasmin», des invitations à manifester dans plusieurs villes chinoises sont apparues sur Internet, forçant les autorités à prendre d’impressionnantes mesures préventives.

Depuis le début des troubles dans le monde arabe, des militants des droits de l’homme et des avocats ont été arrêtés préventivement et les journalistes étrangers rappelés à l’ordre. Cette politique musclée fait désormais l’objet de commentaires critiques des internautes, tant elle est révélatrice de l’inquiétude et de la nervosité des autorités. Autant de symptômes de leur faiblesse, diront certains. C’est que pour le pouvoir chinois, ces événements tombent mal. Non seulement la Chine a été confrontée à des contestations provenant de sa périphérie (Tibet en 2008 et Xinjiang en 2009) et de son centre (mouvements de protestations sociaux, environnementaux etc., des incidents dont le chiffre n’est d’ailleurs plus communiqué depuis 2005), mais, en outre, 2012 sera une année de transition vers une nouvelle génération de dirigeants, un processus qui historiquement a toujours été très délicat vu les rivalités opposant les diverses factions au sein du PCC. Les autorités se seraient donc bien passées de ce contexte.

Sur le plan externe, des intérêts chinois ont été directement atteints par le mouvement de révolte. En Libye, on a assisté à une évacuation massive de travailleurs chinois (il y en avait 36 000 dans le pays) alors que 27 des 50 projets développés par des compagnies chinoises, dont les installations pétrolières de la compagnie CNPC, ont été attaqués et pillés. La situation pourrait encore devenir plus préjudiciable à la Chine en cas de troubles étendus en Iran. Ses intérêts économiques et énergétiques dans ce pays sont en effet massifs et son image y est particulièrement contestée par une partie de la population en raison de son soutien au régime en place. C’est toute sa politique d’investissements, notamment dans le domaine des hydrocarbures, basée sur les liens avec des régimes autoritaires qui semble fragilisée par ce mouvement.

Plus fondamentalement encore, le désir démocratique des populations arabes s’inscrit en faux face au discours de Pékin. Après ces mouvements populaires, il sera sans doute plus difficile de présenter l’aspiration démocratique comme une pure «création occidentale» et d’en critiquer l’universalité au nom des différences culturelles. De même, le régime chinois risque d’apparaître, dans sa nature même, comme archaïque, dépassé, non moderne. Bien entendu, les autorités chinoises disposent de cartes importantes, au premier rang desquelles leur réussite économique et la fierté qu’elles ont inspirée à la Chine à travers les JO de Pékin ou l’Exposition universelle de Shanghai. Elles pourront les mettre en avant pour tenter de désamorcer une éventuelle contestation. Il n’empêche, elles sont désormais confrontées à un nouveau défi dont l’influence, malaisée à mesurer aujourd’hui, pourrait néanmoins s’avérer délicate à gérer.

Les auteurs ont écrit:
Histoire de l’Iran contemporain
, La Découverte, 2010.

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