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bonnes feuilles lundi 27 septembre 2010

«Ces mots, quelqu’un les lira peut-être un jour»

Le manuscrit de Serafima Voronina, témoignage d’une assiégée lors de la bataille de Stalingrad. (DR)

Le manuscrit de Serafima Voronina, témoignage d’une assiégée lors de la bataille de Stalingrad. (DR)

Resté longtemps inédit, le témoignage d’une assiégée lors de la terrible bataille de Stalingrad (1942-1943) figure dans un livre du photographe vaudois Maurice Schobinger. Quelques extraits

Le photographe vaudois Maurice Schobinger vient d’exposer à Vevey un essai visuel sur la bataille de Stalingrad. C’est un hommage très personnel à l’un des tournants majeurs de la Seconde Guerre mondiale, où la puissance de feu nazie a été considérablement affaiblie par l’Armée rouge. Maurice Schobinger a photographié la ville, devenue Volgograd, encore hantée par le souvenir de la sanglante bataille de l’hiver 1942-1943.

Le livre, Stalingrad/Volgograd, qui paraît à l’occasion aux Editions Noir sur Blanc, propose également le journal d’une assiégée, Serafima Voronina. Ce rare té­moignage des bombardements, largemen­t inédit, a été confié à Maurice Schobinger par des descendants de cette jeune enseignante, prise au piège de la guerre avec sa famille. Serafima Voronina a fini par trouver la mort fin 1942, après avoir tenu, pendant plusieurs semaines, la chronique de sa vie sous les bombardements.

Loin d’être un éloge aveugle de l’Armée rouge, le texte d’une trentaine de pages manuscrites (en écriture cursive) décrit la terreur des civils pris au piège, la rage instinctive de vivre et l’indifférence quant à l’issue de la bataille, pourvu qu’elle s’arrête un jour. Ce ton peu patriotique explique pourquoi le témoignage est resté dans l’ombre pendant de longues décennies. Le journal court du 1er septembre au 25 octobre 1942. En voici quelques extraits.

***

10 septembre 1942. Jeudi


«
Cela fait aujourd’hui déjà 19 jours qu’on est terrés dans notre abri. Le deux septembre, notre secteur a été de nouveau bombardé, en particulier le quartier dans lequel on vit.

Une bombe est tombée dans la ruelle qui passe devant la maison des Mizine, le cratère a provoqué l’effondrement de plusieurs abris, il y a eu beaucoup de morts. Tout autour, les maisons ont été en grande partie détruites, et parmi elles, certaines ont été si endommagées qu’il est à présent impossible d’y habiter.

Trois bombes sont tombées près d’ici, une devant la maison des Mizine, une autre vers la tour des parachutistes, et la troisième sur la voie du tramway… dans cet ordre. Chez nous, toutes les fenêtres ont été soufflées dans les deux maisons, les encadrements ont volé dans le couloir. A l’intérieur, le plâtre s’est détaché et plusieurs blocs de terre glaise ont été projetés dans la cour.»

17 septembre 1942. Jeudi


«
Depuis le 13 septembre, dimanche, les combats sont rudes. Du côté des Allemands des obus pleuvent, et de notre côté, les armes lourdes tonnent et frappent à partir des batteries de katiouchas. Depuis dimanche, cela fait cinq jours de bombardements continus, c’était terrifiant, il n’y a eu que quelques pauses, très brèves.

Les nuits sont plus calmes, mais on dort dans la peur, les avions volent toute la nuit sans larguer de bombes. Un avion de reconnaissance passe, et largue des lampes accrochées à des parachutes qui éclairent tout alentour. Il fait alors clair comme en plein jour.

L’avion de reconnaissance observe tout, puis, dès que le jour se lève, les bombardements reprennent. Maman, des amis et moi vivons dans le ravin, Vassia y a creusé un abri. Papa se trouve quant à lui dans l’abri de la maison, mais Sergueï Ivanovitch, un ami, passe la nuit avec lui.

De tous les bombardements, celui d’hier, le 16 septembre, a été le plus terrible. Quelle HORREUR ça a été hier, quelle HORREUR!»

19 septembre 1942.
Samedi. Midi


«Aujourd’hui je me suis levée tard, à 9 heures, la journée était maussade, calme. Je me suis préparée à aller chercher de l’eau. Maman s’y opposait, mais je suis quand même partie. L’eau est accessible dans des bornes-fontaines à l’usine Barrikady. J’étais en train de recueillir de l’eau quand soudain le bruit des avions a retenti, je suis partie en courant avec les seaux vers une baraque à moitié détruite, il y avait déjà là deux femmes, une fillette et deux soldats de l’Armée rouge. Les bombardements ont commencé et je me suis plaquée contre un mur dans un coin du couloir de la baraque, la fillette s’est allongée sur le sol dans le couloir, les femmes couraient dans le baraquement, les soldats rouges étaient couchés au sol.

Le bombardement a commencé, le plâtre est tombé du plafond, ça a fait un tel vacarme! Quelle HORREUR, quelle PEUR j’ai ressentie, c’est impossible à décrire.

Quand le calme est revenu à la tombée de la nuit, j’ai pris mes seaux remplis d’eau et me suis élancée en direction de la maison. J’ai couru jusqu’à ma rue, la maison des Fomine était détruite, une bombe était tombée sur le coin du bâtiment. Je tourne au coin et là, HORREUR! Notre maison était complètement détruite, il n’y avait plus de toit, les volets avaient été arrachés, le bardeau décroché; à l’intérieur de la maison, tout le plâtre s’était détaché, les poutres étaient tombées, les armoires étaient en morceaux, le verre des vitrines avait volé en éclats. Les journées sont douces, ensoleillées. »

29 septembre 1942.
Mardi. 9 heures du matin


«
… On leur a expliqué pourquoi on se trouvait là, qu’on était à la recherche de chevaux morts pour en récupérer la viande. Il est étrange que nous n’ayons pas été arrêtés: au bout du parc, un soldat s’est approché de nous pour nous demander «comment êtes-vous arrivés ici? Dans le parc, il y a des armes et des troupes, c’est interdit de passer par là». Olia a expliqué qu’on cherchait les chevaux morts, il nous a répondu qu’ils n’étaient pas dans le parc, qu’ils se trouvaient dans le square en face du jardin public, près de l’ancienne école Staline (qui était alors déjà détruite et brûlée).

On s’est alors dirigés par là-bas: en effet, les chevaux morts s’y trouvaient, mais ils avaient déjà été dépecés, il ne restait que l’avant-train d’un cheval. Olia a commencé à essayer d’en couper une partie pendant que je tenais la carcasse, en vain: on a juste réussi à en trancher un petit morceau. Klavdia Tarakanikhina nous a ensuite rejoints et a réussi à couper l’une des pattes de devant pour nous, et l’autre pour elle. On a tout mis dans un panier avant de repartir par une ruelle; à l’entrée du jardin public, une patrouille nous a arrêtés, ils ne voulaient pas nous laisser entrer, et on a dû faire un détour par une rue plus bas, le long de l’épicerie.

On avait déjà fourni tant d’efforts pour cette viande de cheval, quand la poignée du panier s’est cassée, et on a fini par rapporter la viande de cheval à minuit. Maman était déjà très inquiète à notre sujet, elle pensait qu’on nous avait arrêtés. Le jour suivant, Alexandra Fedorovna (la mère d’Olia) nous a préparé de la soupe au chou avec de la viande de cheval, c’était bon, gras et savoureux. La viande est bonne: si on n’avait pas su que c’était du cheval, on l’aurait prise pour du bœuf. Les pirojkis se sont avérés très bons. Anna Moïsseïevna a déjeuné chez nous, le borchtch de cheval lui a plu, à elle aussi. Elle regrette de ne pas être venue chez nous la veille, sinon elle nous aurait accompagnés. Bref, je veux dire qu’avec Olia, le moral remonte, elle nous redonne du courage…

Assise, j’écris ces mots, peut-être que quelqu’un lira et apprendra quelles terreurs nous avons éprouvées et éprouvons encore.

Voilà qu’un avion passe, et le cœur se glace. La sirène de l’avion retentit et l’ensemble du corps cesse de fonctionner, tout se fige. Que deviennent nos parents et nos amis dans la ville? Sont-ils vivants? Les reverrons-nous un jour? Reverrons-nous un jour nos amies, leurs enfants? La guerre a provoqué la dispersion de toute la famille.»

25 octobre 1942.
Dimanche. 14 h


«Ça fait trois jours que les bombardements se poursuivent, on n’a plus la force de supporter tout ça. On reste dans l’abri sans sortir, on est si éreintés, si déprimés, les poux nous dévorent. La nuit, nous dormons assis, car l’abri est petit et on est nombreux. C’est un supplice, on n’a plus la force d’endurer ça, on n’en voit pas la fin. On a demandé à un soldat de l’Armée rouge comment était la situation sur le front, il a répondu que dans cinq jours, tout serait fini. Aujourd’hui, c’est le cinquième jour de ses prédictions. J’ai questionné un autre soldat de l’Armée rouge qui a répondu que ça allait durer encore longtemps. Mon Dieu, quand prendront fin nos souffrances?

Tout autour, la steppe est brûlée, c’est si terrifiant, chaque jour il y a des incendies. Le faubourg d’Octobre Rouge n’existe plus, on se trouve sur une étendue de steppe nue, et chaque jour, il y a des bombardements. Vendredi, il y a eu un combat si terrible, on a pensé qu’on n’en sortirait pas VIVANTS. Nous prions Dieu, nous lui demandons de nous laisser vivants. Si on reste en vie, ce sera alors un immense bonheur… »

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