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Jour pour jour mardi 10 janvier 2012

Rousseau, mon caddie et moi

2012 célèbre le 300e anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau. Mais les hommages au penseur genevois ne datent pas d’hier. La «Gazette de Lausanne» se souvient d’une journée de 1798 où les Vaudois, en fin libérés des Bernois, fêtèrent l’ami de la liberté...

Il faut vous y préparer car vous n’y échapperez pas: Rousseau sera partout en 2012. Pour célébrer le 300e anniversaire de sa naissance, ses adorateurs parleront de lui comme de l’inventeur des Droits de l’Homme, le prophète du romantisme, le théoricien de la démocratie, le pionnier de l’écologie et le chantre de la nouvelle pédagogie. Ils évoqueront le philosophe, le penseur, l’écrivain, le styliste, le musicien et le botaniste.

Ses contempteurs reviendront sur ses ambivalences; sa détestation du théâtre; sa vision essentialiste des femmes, gardiennes de l’espace domestique où leur nature les porte; ses apitoiements sur lui-même; les ravages idéologiques que son mythe du bon sauvage a pu occasionner. Bref, nous saurons tout de l’amoureux de Madame de Warens, de l’ami de Diderot et de l’ennemi de Voltaire.

Mais les hommages à Rousseau ne datent pas d’hier. Par hasard (je le jure, avec la même sincérité que Rousseau), je tombe sur un article paru le 10 janvier 1943 dans la Gazette de Lausanne. Signée de l’historien Eugène Mottaz, cette chronique nous ramène au 26 avril 1798, quelques mois après que les Vaudois se sont affranchis des Bernois. Pour fêter cette indépendance, la Société des amis de la liberté, qui avait obtenu l’autorisation de siéger dans l’église Saint-Laurent, à Lausanne, souhaite rendre hommage au grand Jean-Jacques, considéré comme un des promoteurs de la Révolution française. L’idée est de ramener sa statue réalisée par l’artiste genevois Argand aux côtés du buste de Guillaume Tell, autre héros des amis de la liberté. A quoi ressemblait cette sculpture aujourd’hui disparue? L’historien nous apprend qu’il s’agissait d’une allégorie «montrant l’auteur du Contrat social en grandeur naturelle, guidant par une chaîne toute fleurie Emile qui travaillait gaillardement à construire un chariot».

Au moment des faits, Mottaz nous rappelle que ce monument à la gloire de Rousseau est déjà partiellement détruit «par des mains sacrilèges». Il faut donc rapatrier ses restes et les sublimer lors d’une grande fête populaire et bucolique, à l’image de «l’ami de l’enfance, celui qui ne voyait pas une mère donner le sein à son petit nourrisson sans que des larmes coulassent de ses joues…»

Je dois le confesser: je ne suis pas une inconditionnelle de Rousseau. Je me méfie du culte de la vertu qui mène souvent à la terreur. Mais je suis pire: une rousseauiste malgré moi. D’abord parce que je suis née à Vevey, ville où il séjourna et qu’il chérissait puisque Madame de Warens en était native. Ensuite, parce que j’ai fait mes études au collège Rousseau, où les Rêveries m’ont été enseignées et sa pédagogie appliquée. Génie des lieux toujours, j’ai failli habiter à l’angle des rues du Contrat-Social et des Confessions, et longtemps, pour aller travailler, j’ai traversé la Rade, d’où je voyais sa statue et l’île qui porte son nom. Même dans mes activités les plus triviales, il est là. Dans mon caddie, par exemple, quand je fais mes courses dans ce grand magasin de Saint-Gervais, érigé à la place de sa maison d’enfance.

Que je le veuille ou non, Rousseau fait partie de mon ADN.

Chaque mardi, notre chroniqueuse cherche dans les archives de la «Gazette de Lausanne», du «Journal de Genève» ou du «Nouveau Quotidien» un fait relaté le même jour mais à une date tirée au hasard.

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