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Monde samedi 20 mars 2010

Hémorragie de journalistes à Bruxelles

Si l’Union européenne a accueilli dix nouveaux Etats membres en 2004 et deux en 2007, le nombre de correspondants étrangers permanents accrédités à Bruxelles a chuté de près d’un tiers en cinq ans. Ils étaient 1158 en avril 2005, contre 801 ce printemps, selon les derniers chiffres publiés par la Commission.

«Reprise en main»

Cette hémorragie, accélérée depuis un an, inquiète l’Association de la presse internationale (API), qui a voté à l’unanimité jeudi un «appel urgent» aux institutions de l’UE pour qu’elles «coopèrent plus étroitement et plus ouvertement avec les journalistes internationaux basés en Belgique».

«La crise de la presse est un facteur important, dit Martine Joos, secrétaire de l’API, mais le poids du fisc belge et un certain désintérêt pour les activités de la Commission jouent aussi un rôle.»

Sur son blog «Coulisses de Bruxelles», Jean Quatremer – qui couvre l’actualité européenne depuis vingt ans pour Libération – n’y va pas de main morte. Depuis la chute de la Commission Santer en 1999, écrit-il, l’exécutif européen «a repris en main sa communication afin que les journalistes basés à Bruxelles, désormais perçus comme des «ennemis» du système, n’aient plus accès qu’aux informations qu’il choisit de leur livrer. Et ils sont abreuvés de nouvelles souvent peu importantes, mais qu’ils n’osent pas traiter de peur que leurs rédactions le leur reprochent. […] En outre, le fait que José Manuel Barroso ait fait de l’inaction sa ligne de conduite durant son premier mandat a contribué à tuer l’intérêt pour les questions européennes.»

Le correspondant de The Economist souligne le déclin des rubriques étrangères dans les médias américains, l’euroscepticisme britannique qui a fait fondre de six à trois le nombre de quotidiens ayant un correspondant à Bruxelles, et la double pression d’Internet, qui pèse sur le budget des journaux et permet à qui le veut de suivre l’actualité en direct et à distance. Parallèlement, nombre de politiciens européens ont pris l’habitude de court-circuiter Bruxelles pour s’adresser directement à leur audience nationale.

Stabilité à Genève

La situation économique des médias n’explique qu’en partie l’hémorragie bruxelloise, comme le montrent deux coups de sonde. A Genève, autre point nodal de l’actualité internationale et autre ville chère, le nombre de journalistes accrédités à l’année auprès de l’ONU et des organisations gravitant autour reste stable autour de 200 personnes depuis dix ans au moins. «Il y a moins d’Européens – ainsi, le dernier correspondant employé à plein temps par un journal français n’a pas été remplacé. Mais nous observons une forte augmentation du nombre de journalistes asiatiques (Chine, Vietnam, Corée), les Brésiliens sont très présents aussi», relève Elena Ponomareva, cheffe de presse et des relations extérieures au Palais des Nations. Les enjeux liés à l’Organisation mondiale du commerce et au Conseil des droits de l’homme expliquent probablement cet intérêt.

A Pékin, le nombre de correspondants étrangers permanents frôle les 700, tendance à l’augmentation, répond au Temps une porte-parole du Ministère des affaires étrangères. Les trois pays les plus représentés sont les Etats-Unis, le Japon et la Grande-Bretagne.

Le désamour envers Bruxelles reflète donc, en partie du moins, une évolution géopolitique. Pour contrecarrer la tendance, les membres de l’API demandent deux choses. D’abord un «paysage médiatique plus démocratique», plus de discussions «on» et «off» avec le Conseil de l’UE et la Commission; ensuite, un statut des correspondants de presse permanents apportant «des solutions satisfaisantes aux éternelles questions de la double imposition et de la sécurité sociale en Belgique».

Le correspondant de The Economist fait une autre proposition: que tous les journalistes couvrant l’UE soient forcés de quitter la «bulle de Bruxelles» après cinq ans, pour ne pas se transformer en «morceaux vivants de l’acquis communautaire».

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