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Cyclisme samedi 07 avril 2012

Albert Bouvet, la consécration des pavés

Albert Bouvet: «Je rends hommage aux coureurs, car ce sont plus eux que moi qui ont aidé à sauver Paris-Roubaix.» (Roger-Viollet )

Albert Bouvet: «Je rends hommage aux coureurs, car ce sont plus eux que moi qui ont aidé à sauver Paris-Roubaix.» (Roger-Viollet )

Paris-Roubaix imposera ce dimanche ses 27 tronçons de pierre aux concurrents dont la Trouée d’Arenberg, qu’Albert Bouvet découvrait en 1967. L’ancien coureur avait sauvé l’épreuve, menacée par l’asphaltage

Les pavés du Nord, Albert Bouvet ne les aimait «pas plus que cela», lorsqu’il était coureur. Des Paris-Roubaix, il ne se rappelle pas combien il en a disputés. «Huit ou neuf, mais j’en ai fini à peu près la moitié. Ça ne m’a jamais convenu. Je croyais que je serais plus apte à bien y figurer qu’à Paris-Tours [qu’il remporta en 1956], une course de routier sprinter. Allez y comprendre quelque chose!» Et pourtant, il était écrit que si Paris-Roubaix devenait une liturgie, Monsieur Bouvet en serait l’apôtre.

Les visages maculés de ceux qui affrontent l’enfer du Nord, le jour de Pâques souvent, les corps désarticulés dont ils reprennent lentement possession dans les douches du Vélodrome trouvent leur origine au lendemain de l’édition 1967, lorsque Albert Bouvet s’installe au Service des organisations de L’Equipe et du Parisien. Dans le bureau directorial, l’Histoire tonne comme un défi impossible. «Paris-Roubaix est foutu», me dit Jacques Goddet. «C’est bitumé. Prenez votre bâton de pèlerin et aller dénicher des pavés.» Je lui ai répondu que je me voyais mal en remettre, surtout si on les goudronnait. Ça commençait bien! Monsieur Goddet estimait que sans pavés, Paris-Roubaix serait une course sans intérêt, qui arriverait au sprint. A moins de monter les terrils.» Albert Bouvet appelle de ce pas l’ancien champion du monde, Jean Stablinski, près de Valenciennes. S’enchaînent deux jours d’une longue croisade, en repérage dans la campagne reculée, la voiture de L’Equipe perdue dans un fossé et remorquée par un tracteur en préambule d’un petit enfer très terrestre.

Monsieur Bouvet a 82 ans, son récit a la jeunesse des grandes ­mythologies. «J’ai vu des boyaux peu empruntés, ou en cas de force majeure, de 2,5 à 3 m de large, pavés, avec des cavités terribles, et où le bas-côté, c’est le fossé. On notait tous les bouts, 200 m par-ci, 1 km par-là. Les uns carrossables, les autres les plus exécrables.»

Jean Stablinski lui fait alors découvrir l’impensable. La Drève des Boules d’Hérin, 2400 mètres d’une tranchée d’un autre âge, posée sur la mine où il avait travaillé. La Trouée d’Arenberg. «Alors que le pavé classique mesure 20x10 cm, sur 10 de hauteur, là, j’en vois de 30 à 40 cm de côté, disjoints, sur une chaussée bombée.» Les pavés, Monsieur Bouvet en connaissait pourtant jusqu’aux murmures, lui qui avait été tailleur de pierre. «Je m’interroge: «Est-ce digne d’y lancer des coureurs?» J’ai dit à Jean Stablinski qu’on y retournerait. «Tu prends ton vélo, je veux te suivre et regarder comment ça se passe.» On était derrière lui avec la voiture, je le voyais danser sur ces pavés… Etait-ce raisonnable de proposer cela? J’avais peur que ce soit dramatique. C’est pour cela que Paris-Roubaix est devenu une course dramatique.» La Trouée en paroxysme d’une geste intemporelle. «Une année, pour assister Felice Gimondi, on a mis des voitures de dépannage de l’organisation: son directeur sportif y avait perdu son pont. Une autre année, Joop Zoetemelk tombe dans le fossé où il y avait de l’eau, il en ressort méconnaissable, noir de charbon.» Rénové dans son tracé, Paris-Roubaix se courrait en noir et blanc. «Le public se dit sportif, mais ce qu’il veut, c’est des drames. Les gens se battaient pour être là. Ils ont compris tout de suite, quand ils ont vu le fléchage.»

En 1967 pourtant, la destinée de Paris-Roubaix se contorsionne au gré de la météo. Albert Bouvet retournera en hiver sur le parcours de «très mauvais pavés» faufilé au printemps. «Pour voir dans quel état c’était, avec un photographe. Nous avons traversé tout le Nord, avec des mares à canards, on ne les distinguait même plus. Quand j’ai ramené la production photographique, Jacques Goddet s’est exclamé: «Ah non, Albert, je vous ai demandé de trouver des pavés, pas des fondrières.» A la veille du départ, Albert Bouvet a les doutes d’un croyant. «J’ai pensé – ça a l’air prétentieux et défaitiste – que ce Paris-Roubaix mis bout à bout pour 68, disparaîtrait en même temps que j’arrêterais mes activités. Mon inquiétude était qu’aucun coureur ne termine l’épreuve. Jacques Goddet m’a répondu: «Pourvu qu’il y en ait un.» La réplique fut à la mesure de l’aventure, épique, sans rémission. «J’avais chuté trois fois de la moto, dont une sur le premier secteur. C’était de la glaise, les terrains avaient raviné. A l’avant, une voiture de presse bloquait la course car elle patinait. Descendus de vélo, les coureurs montaient sur les talus, dans le terrain labouré. Ils ont passé ainsi 30 à 40 voitures. Il n’y avait plus de direction de course en tête. Un journaliste a ensuite rapporté à ses auditeurs «Albert Bouvet est tombé pour la troisième fois, il est puni. Remarquez que le Christ est tombé trois fois avant de mourir!» Cette année même où on dépavait Paris, Eddy Merckx domptera les 56,6 km de pavés et s’imposera, le maillot de champion du monde sur les épaules. «Je ne pouvais pas rêver mieux. J’ai eu de la chance: il n’a plu que sur un tiers. Je n’étais pas définitivement rassuré pour autant.» Monsieur Bouvet reprend son souffle. Comme il le reprit à l’époque, quand il empoigna son courage pour affronter les critiques des coureurs. Demanderaient-ils sa tête? «Aux douches, les réparties les plus désagréables étaient de me dire: «Fais-nous en un par an, mais pas deux.»

Dans sa maison de Draveil, au sud de Paris, Monsieur Bouvet a dissipé les époques et les heures. De Paris-Roubaix qu’il dirigea jusqu’en 1995, il retient la victoire d’Eddy Merckx en 1968 et celle de Walter Godefrood, auteur d’un «solo indescriptible», en 1969. Il évoque les aspérités qui ne furent pas que sur les pavés édentés. Lorsque les responsables du stade tentèrent de fermer les barrières avant même que le dernier concurrent n’aperçoive les cheminées de Roubaix, en 1968. «Les coureurs méritent d’entrer au Vélodrome.» Lorsque les organisateurs roubaisiens imaginèrent une entrée payante au bord de la piste. «On les a menacés de changer d’arrivée. J’avais une demande de Tournai. Il y avait des pavés, et c’était même plus favorable pour moi. On estimait qu’il ne fallait pas priver le public de voir dans quel état finissent les coureurs. Le vélo a son audience tant qu’il restera gratuit.» De 1986 à 1988, trois éditions furent adjugées sur l’avenue des Nations-Unies. Il y eut aussi ces saisons d’aménagements routiers intenses, avec leur cohorte d’asphalte et de pavés détruits, avant que ceux-ci ne soient peu à peu protégés. Ces printemps où la Trouée d’Arenberg fut interdite «sur décision du commissaire de police de Valencienne et du directeur des Eaux et forêts – à laquelle elle appartient. Pendant six ans, le pavé que mon chef flécheur m’avait rapporté est resté à côté de mon chauffe-eau.» Jusqu’à ce que la Tranchée ne redevienne ce qu’elle avait été, conquise dès les prémisses du jour par un public en fusion. Et que le pavé retrouve sa place. Très symboliquement. «Je rends hommage aux coureurs, car ce sont plus eux que moi qui ont aidé à sauver Paris-Roubaix.» Il fallait un grand homme pour relever une telle course. Monsieur Bouvet est de ceux-là.

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