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Allemagne jeudi 31 janvier 2013

Un roman sur le retour de Hitler est numéro un des ventes en librairie

Image de la comédie musicale «Un Printemps pour Hitler». La banalisation du mal inquiète en Allemagne. (AFP)

Image de la comédie musicale «Un Printemps pour Hitler». La banalisation du mal inquiète en Allemagne. (AFP)

«Il est de retour», un roman sur le retour de Hitler dans le Berlin de l’été 2011, s’arrache en Allemagne. La comédie fait grincer bien des dents

Il est de retour. Le roman de Timur Vermes – une comédie mettant en scène le retour d’Adolf Hitler dans le Berlin de l’été 2011 – caracole depuis des semaines en tête des ventes en librairie. Mais ce premier roman fait aussi grincer bien des dents, alors que les Allemands préféreraient oublier, dans la honte, les 80 ans de l’arrivée au pouvoir du dictateur, le 30 janvier 1933.

30 août 2011. Un vieil homme se réveille dans un terrain vague de Berlin. Couché à même le sol, il ne voit que le ciel bleu au-dessus de sa tête, et s’étonne d’entendre le chant des oiseaux, signe qu’on assiste au moins à une pause dans les combats. L’homme a mal à la tête, et ne comprend pas où il se trouve ni comment il a pu arriver là. Il tente de se souvenir de ce qu’il a fait la veille: son amnésie ne peut s’expliquer par l’alcool: le Führer ne boit pas! En vain il cherche à ses côtés le fidèle Bormann. Hitler se lève difficilement et se dirige vers les voix de trois garçons des Jeunesses hitlériennes, sans doute en congé puisqu’ils n’ont pas leur uniforme et jouent au ballon. «Eh, vieux, r’garde ça! C’est quoi ce vieux?» Je dois vraiment avoir l’air mal en point, pense le Führer en notant l’absence de salut réglementaire. «Où est Bormann?» s’inquiète-t-il de nouveau. «C’est qui ça?» «Bormann! Martin Bormann!» «Connais pas, y ressemble à quoi?» «A un chef de file du Reich, tonnerre!» Hitler regarde de nouveau les trois jeunes garçons. Ils portent des maillots colorés. «Jeune hitlérien Ronaldo! Où est la rue la plus proche?» Aucune réaction. Il se tourne alors vers le plus jeune des trois, qui désigne un angle du terrain.

Hitler arrive sur la rue, le souffle coupé: jamais il n’a vu de tels véhicules. Et où sont donc passés les tas de ruines qui jonchaient les rues la veille encore? Un cycliste, le casque troué en de nombreux endroits, manque le renverser et l’insulte. Une femme à la poussette futuriste hausse les épaules lorsqu’il la somme de se mettre à l’abri des Russes pour sauver l’honneur de la race allemande.

Au kiosque du coin, Hitler cherche le bon vieux quotidien Völkischer Beobachter. Il ne voit que des titres turcs… «Etrange, le Turc était pourtant resté hors du conflit, malgré nos nombreuses tentatives de le rallier à notre cause.» Il perd connaissance lorsqu’il lit la date du jour, 30 août 2011, en une de journaux qu’il ne connaît pas.

Le propriétaire du kiosque pense avoir affaire à un acteur tout droit sorti d’une série télévisée. Hitler peut rester quelques jours avec lui. «Mais vous piquez rien, hein?» Hitler est outré. «J’ai l’air d’un criminel?» «Vous avez l’air de Hitler», répond le kiosquier. «Justement!» répond le Führer…

Devenu marchand de journaux, le dictateur est «découvert» par une société de production télévisée. Les producteurs voient en lui un «énorme potentiel». Il est engagé, a son bureau, sa secrétaire, un smartphone dont il parvient finalement à régler la sonnerie sur la Chevauchée des Walkyries de Wagner, tente de se créer une adresse e-mail («Hitler89» est déjà prise)… Le succès de l’émission est foudroyant. Désemparé, Hitler a mis pied dans une société où la réussite se mesure en termes d’audience, en «j’aime» sur Facebook… Il est devenu un acteur comique reconnu… «Vous valez de l’or, mon cher! On n’en est qu’au début, croyez-moi!» le félicite son producteur…

«Tellement drôle»

«Ce livre est tellement drôle que vous ne pouvez plus le lâcher», s’enthousiasme Peter Hetzel, critique de livres sur la chaîne de télévision Sat 1. De fait, le roman à la couverture blanche tout juste ornée de la célèbre mèche de cheveux noirs – le titre occupant la place de la moustache – remporte un succès inattendu, malgré son prix élevé (19,33 euros, une allusion à l’année de l’arrivée de Hitler au pouvoir) et des longueurs (396 pages rédigées à la première personne du singulier, dont une bonne part de réflexions personnelles du Führer dans le style sec et obscur de Mein Kampf). «Le Hitler de Vermes se trouve face à une société pour qui rire de lui est depuis longtemps un signe qu’elle s’est confrontée à son propre passé. Mais c’est aussi une société qui a compris que ce pas est nécessaire pour se débarrasser de ce passé, estime le quotidien Süddeutsche Zeitung. On rit, mais c’est un rire qui reste un peu en travers de la gorge.»

Imprimé à 360 000 exemplaires et sorti à l’automne 2012, Er ist wieder da est en tête des ventes depuis des semaines. Le roman, dont il existe une très bonne version audio, lue par Christoph Maria Herbst – va être publié en français, en anglais et dans 15 autres langues, et la presse spécule déjà sur une future carrière du script au cinéma.

Certes, ce n’est pas la première fois que l’incarnation du mal est recyclée par humoristes et artistes. Charlie Chaplin avait ridiculisé le Führer en 1940 dans Le Dictateur. Et en 2007, sortait en salle la comédie à succès Mein Führer, du cinéaste allemand Dani Levy.

Banalisation du mal

Le premier roman du journaliste Timur Vermes fait pourtant grincer bien des dents en Allemagne. Daniel Erk, auteur de So viel Hitler war selten («On a rarement vu autant de Hitler»), un ouvrage critiquant la «banalisation du mal» s’inquiète de la multiplication du nombre de comédies sur le Troisième Reich. «Pourquoi s’interroger sur le profond antisémitisme de la société allemande, aujourd’hui toujours, lorsqu’un fou est présenté comme le seul responsable? se demande-t-il. C’est une bonne occasion pour les Allemands de se dédouaner de toute faute et de toute responsabilité. Ce Hitler-là est seul responsable de la guerre et du génocide.»

Pour Timur Vermes, les mêmes arguments justifient au contraire son roman. Dans Er ist wieder da, il décrit un Hitler apeuré, inquiet lorsque le public qui ne le craint pas lui résiste. «Nous n’avons pas trop de Hitler, estime Timur Vermes. Nous avons trop d’un stéréotype de Hitler, toujours le même: celui du Monstre qui nous permet de nous rassurer. Moi aussi, pendant longtemps, j’ai accepté cette vision de Hitler. Mais cette vision ne suffit pas. Hitler exerçait une véritable fascination. Si tant de gens l’ont aidé à commettre ses crimes, c’est qu’il leur plaisait. Les gens n’élisent pas un fou. Ils élisent quelqu’un qui les attire ou qu’ils trouvent admirable. Le présenter comme un monstre revient à faire de ses électeurs des idiots. Et ça nous rassure. On se dit qu’aujourd’hui on est plus malins. On n’élirait jamais un monstre ni un clown. Mais à l’époque, les gens étaient aussi malins que nous! C’est ça qui est douloureux… Souvent, on se dit que si un nouveau Hitler revenait, ce serait facile de le contrer. J’ai essayé de montrer au contraire que même aujourd’hui, Hitler aurait une chance de connaître le succès. Simplement autrement.»

Le roman de Vermes montre comment, dans l’Allemagne du XXIe siècle, un démagogue aurait de nouveau sa chance: les moyens de conquérir les masses ont changé, sont devenus plus modernes. Mais l’intention reste la même. «Vermes tient à la société allemande un miroir qui lui renvoie, malgré le rire, une image peu flatteuse», conclut le critique littéraire de la chaîne de télévision N-TV. Peut-être la clé du succès.

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