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haute couture mercredi 14 septembre 2011

Virage

Dior haute couture. (Sylvie Roche)

Dior haute couture. (Sylvie Roche)

La haute couture a puisé un nouveau souffle chez les jeunes créateurs, et les moins jeunes, un souffle venu de Paris, mais aussi de Milan, Rome ou Beyrouth. Retour sur une semaine traversée de jaillissements lumineux

Chaque année, on se demande si la haute couture, cette exception culturelle tellement parisienne, va passer l’hiver et, chaque année, on découvre que la semaine des défilés aura lieu quand même, même s’il ne s’agit plus que d’une semaine de trois jours. Quatre, avec les présentations de haute joaillerie. Depuis la disparition d’Yves Saint Laurent, la fermeture des ateliers de Christian Lacroix et avec tous les noms qui ont disparu peu à peu du calendrier, on se demande régulièrement d’où pourrait bien venir le nouveau souffle.

Cette année, il est venu des quatre vents. On a vu s’affirmer le vocabulaire particulier de jeunes créateurs, comme Iris van Herpen, tout comme on s’est levé à l’unisson pour faire une standing ovation à un moins jeune, Azzedine Alaïa, qui a rejoint le calendrier de la chambre de la couture après une absence de huit ans. Le nouveau souffle viendra de Paris, certes, mais aussi de Rome ou de Milan, et même de Beyrouth. La présence d’Armani et de Valentino pèse un poids certain dans la survie de cette Fashion Week particulière. La semaine de la haute couture parisienne automne-hiver 2011-2012, qui s’est déroulée en juillet, a apporté son lot de surprises. Et la plupart étaient bonnes.

C’est Anne Valérie Hash qui a ouvert le bal. Mi-présentation, mi-défilé intimiste dans l’un des salons de l’hôtel Shangri-La: une belle manière de commencer la semaine dans la douceur. La couturière fêtait les 10 ans de sa maison. Dix ans qu’elle nous enchante avec ses drapés à la beauté sauvage, ses silhouettes détournées du vestiaire masculin, son sens de la coupe, son vestiaire intelligent, sa lumière. Elle a offert au regard dix silhouettes, qui résument son parcours, ou plutôt qui en exhalent le parfum: du flou, du masculin, du soir, du noir, du poudré, des dos sublimes, des faux-semblants, un pantalon qui se prend pour une robe… «J’ai voulu une silhouette plus épurée, plus féminine que jamais, même si elle a gardé certains codes du masculin, confie Anne Valérie Hash. Il y avait un côté sexy, dans cette collection, mais sans trop montrer. Du noir, du blanc et quelques douceurs, un peu de dragée, un peu de miel.» Dix modèles, pour un regard en arrière: une robe-chemise, un smoking réinventé, une robe-pantalon aussi, évocation de ses premières créations. «Mais je ne l’aurais jamais faite comme cela il y a dix ans, confie-t-elle. J’étais beaucoup plus dans l’expérimentation qu’aujourd’hui. J’ai plus envie de me rapprocher d’une sensualité.» De cette collection couture, elle a décliné une collection capsule de dix robes, dont une combinaison pantalon, et une robe au dos émouvant, parce que chez Anne Valérie Hash, les femmes sont belles aussi quand elles s’en vont…

En regardant passer les silhouettes graciles de Christophe Josse, on ne pouvait s’empêcher de penser au personnage de Holly Golightly dans le film Breakfast at Tiffany’s. Une petite silhouette élégante et fragile, de la dentelle laquée, des robes comme des tableaux.

Bouchra Jarrar impose sa signature d’une élégance folle depuis plusieurs saisons et ajoute quelques chapitres nouveaux au livre dont elle a ouvert en douceur les pages. Même si son défilé n’’était pas de la couture, mais du prêt-à-porter exigeant, sa vision d’un vestiaire féminin est venue illuminer la semaine. Ses robes sont des énigmes, elles jouent les fausses austères, tout en dévoilant des pans de peau savamment choisis. Les dos portent des ouvertures comme des cicatrices, induisant le regard à s’y oublier. Des teintes nouvelles ont agrémenté sa palette, un lumineux bleu dur notamment qui venait border un gris flanelle plus sage. Chez elle, c’est l’émotion de la vérité et de la sincérité qui soulève l’enthousiasme d’un public qui en a vu beaucoup…

Alexis Mabille avait convoqué Jean de la Fontaine et ses fables et nous a offert un bestiaire sauvage et beau, des femmes faisanes à la plume altière, des panthères de bitume, des créatures de nuit aux intentions dévoilées, comme leur peau.

Même si l’on n’avait pas aimé le précédent défilé d’Iris van Herpen, qui faisait songer au travail de fin d’année d’une étudiante d’une école de mode, on n’a pas regretté d’avoir poussé la curiosité un peu plus loin. La jeune femme a livré une collection habitée, dérangeante, puissante. Ses modèles ne se contentent pas d’être visuellement forts, ils sont fabriqués avec un souci du détail, un travail étonnant. Elle a lancé sur le podium une créature vêtue d’une flaque d’eau comme figée dans son élan par un objectif photographique, et cette autre qui portait un nuage métallique comme un vertugadin, ou celle-ci, à la robe organique, qui semblait servir de festin à un lombric géant, enfin cette silhouette finale, un squelette délicat, de face bustier fragile, et de dos posé sur les reins comme une crinoline. Epoustouflant.

Giorgio Armani s’était mis à l’heure japonaise. Le couturier italien s’est livré à un exercice d’empathie envers ce pays touché par la catastrophe de Fukushima et il était difficile de ne pas applaudir à cette suite de kimonos de soie, ces obis, des soieries brodées, ces femmes aux démarches de geisha ponctuées par les coiffes sublimes de Philip Treacy. Cela n’avait de sens qu’à l’aune de l’histoire. Sa démarche d’ailleurs ne s’arrête pas à l’hommage: Giorgio Armani participe financièrement à un programme de l’Unesco qui vient en aide aux enfants victimes de la catastrophe. Le public, parmi lequel on reconnaissait Cate Blanchett, a fait une ovation au couturier.

Rabih Kayrouz semble s’approcher chaque saison un peu plus près de l’épure. Des formes minimalistes, presque de la géométrie dans l’espace, des teintes lavées – bleu pâle, jaune paille, beige, faux et vrais blancs –, son défilé appelait le silence, à peine troublé par les pieds nus des mannequins qui marchaient dans un fin miroir d’eau.

Stéphane Rolland s’est livré à un exercice de style. Ses robes se font sculptures, envolées de tissus qui conjurent la loi de la gravitation.

Alexandre Vauthier a misé sur le rouge. Un rouge de feu qui dit stop, un rouge de sens interdit que l’on prendrait quand même. Il a balancé sur le podium des filles sexy façon Studio 54, façon Helmut Newton. Et toujours cette évocation d’un hier plus léger.

Riccardo Tisci a pris la belle habitude de montrer la couture Givenchy dans les salons de l’Hôtel d’Evreux . Ce qui permet de voir chaque détail, chaque pétale de tulle, chaque intervention de la main dotée d’intelligence. Le jeune couturier aime relever les défis de l’impossible. Combien de milliers d’heures pour cette robe de sirène en écailles de tulle? Il a convoqué les anges, les déchus et les autres, et a signé encore une fois une collection renversante de beauté.

Chez Chanel, dans ce Grand Palais transformé où une reproduction de la place Vendôme se dessinait en néon, on a eu le sentiment de relire l’histoire de Coco Chanel racontée à sa façon par Karl Lagerfeld. On a même cru voir apparaître, à une ou deux reprises, la silhouette d’une Coco Chanel à ses débuts, dans cette longue robe sans taille, coiffée d’un canotier ou son évocation. Du noir, beaucoup, avec des fulgurances, les yeux voilés de tulle, comme pour tenir la réalité à distance. L’histoire post-apocalyptique couleur de cendre que le couturier avait racontée dans son défilé prêt-à-porter automne-hiver semblait trouver ici une suite, ou plutôt un début. Une couture pour des temps incertains. C’est peut-être la première fois que le mot nostalgie vient à l’esprit à l’issue d’un défilé Chanel…

Chez Elie Saab, on avait l’impression que les mannequins étaient vêtues de rien, d’un pan de nuages, de poussières d’étoiles. «Je voulais une identité de féminité éternelle. J’ai travaillé sur l’apparition d’une femme, mettant en avant la fragilité et la légèreté. Cela s’exprime par la transparence dans la matière. Mais avec beaucoup de sérénité et de respect. On voit la silhouette en transparence, mais sans vulgarité: la femme est sacrée», confiait Elie Saab.

Jean-Paul Gaultier a livré sa version de Black Swan. On entrait dans la danse par la rigueur de trenchs à la coupe parfaite. Par l’imposante silhouette de mannequins masculins qui, tels des moujiks, arpentaient le podium comme si la liberté était au bout. Au pas de charge, vêtus de capes. Ou de jupes en plumes d’autruche. Il n’aurait fallu qu’un grand jeté pour qu’ils s’envolent vers l’ailleurs. Toute l’expression du savoir-faire du couturier en termes de tailoring a trouvé là un terrain d’expression idéal: des trenchs transformés en robe, des manteaux à basques, des tutus. Le défilé s’est offert le luxe d’une prolongation en arpentant les quelques mètres de rue qui séparaient le podium de la salle où fut présenté le nouveau parfum pour homme Kokorico. Une senteur gourmande cacaotée à qui le mannequin Jon Kortajarena prête son visage et son corps. So sexy!

Franck Sorbier a voulu nous raconter un conte, avec la chanteuse Shy’m en Belle au bois dormant. Il a invoqué les elfes et les fées des forêts, avec toutes les variations des couleurs de l’automne. On espère que le conte finira bien…

A tout seigneur tout honneur: il revenait à Azzedine Alaïa de terminer cette semaine en point d’orgue. En point d’exclamation plutôt. Chaque silhouette, chaque passage faisait monter l’émotion d’un cran dans la salle attenante à ses ateliers. Si la perfection existe, dans le monde de la mode, c’est ici qu’on peut la croiser. S’en imprimer les yeux afin de se servir de cela comme mètre étalon. Le travail de la maille, dans cette collection, a été poussé à un tel niveau, avec ces robes du soir qui jouaient du volant. Un cuir frappé comme une peau de croco marquait la taille des filles, leurs hanches, leurs courbes. Des verts profonds, des rouges couleur sang, et cette robe de velours avec sa capuche, où toute la pudeur du monde semblait vouloir exploser de sensualité. Mieux, cela aurait été insupportable…

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