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Diplôme vendredi 20 avril 2012

Mens sana in corpore sano

Nicolas et Frédéric ont gravi le mont Blanc depuis Genève. (DR)

Nicolas et Frédéric ont gravi le mont Blanc depuis Genève. (DR)

Pour leur travail de maturité, des élèves relèvent des défis en milieu naturel. Plébiscite pour cette manière inédite de passer le bac

«Jamais je ne me suis sentie aussi proche de la nature. Une nature immense, magnifique, parfois inquiétante, tellement surprenante!» L’été dernier, avec Melina et Baptiste, gymnasiens genevois comme elle, Samantha s’est envolée en Norvège où elle a parcouru à vélo les 1200 kilomètres qui séparent le cercle polaire du cap Nord. Dans quel cadre? Le travail de maturité. Oui, depuis 1995, date de la nouvelle maturité, les élèves romands et tessinois peuvent conclure leurs études post-obligatoires sur une démarche insolite dont ils rendent compte dans un document écrit. En parallèle, bien sûr, ils passent leurs examens de culture générale, mais le travail de maturité, qui compte comme la note de français ou de maths dans le résultat final, offre aux élèves une occasion inédite de défricher un territoire inconnu. «C’est génial que l’école cautionne ce type d’initiative!» saluent Nicolas et Frédéric, 23 ans aujourd’hui, mais 18 ans eux aussi lorsque, pour ce même travail de maturité en 2007, ils ont gravi le mont Blanc depuis Genève en comptant sur leur seule force musculaire. Trottinette depuis le collège Sismondi, kayak sur le Léman, vélo sur les routes françaises direction Bionnassay, puis ascension du plus haut sommet d’Europe: qui dit mieux en termes de faible empreinte écologique et de forte implication physique?

Manon, peut-être. Sur les traces du spéléologue Michel Siffre et toujours pour son travail de maturité, cette collégienne genevoise a passé 24 heures en solitaire dans une grotte pour «évaluer le rapport entre temps réel et temps subjectif». Après son séjour dans son antre froid et humide, la jeune femme avait déjà perdu trois heures… «Lorsque je suis sortie à 16h, le 3 octobre dernier, je pensais qu’il était 13h. Sans repères, on a tendance à retarder le temps.» Confirmation en haut lieu. Lorsqu’il a vécu deux mois dans les profondeurs du gouffre de Scarasson, en 1962, Michel Siffre a perdu lui aussi 25 jours. Ce qu’il prenait pour des siestes étaient en fait des nuits, et le temps réel filait sans que ces heures ne s’inscrivent ni dans le corps, ni dans l’esprit de l’explorateur.

Le corps et l’esprit. Ceux de ces gymnasiens amateurs d’aventures extrêmes sont pareillement sollicités. «En guise de travaux de maturité, la grande majorité des élèves privilégient l’esprit et réalisent une recherche qui va les préparer pour l’université, explique Sylvain Rudaz, directeur du post-obligatoire du Département de l’instruction publique genevois. Mais quelques-uns profitent de la liberté qu’offre le nouveau système pour tenter un défi. Du moment que la démarche est solide sur le plan méthodologique et sécurisée, je ne peux que saluer cette originalité.»

Il y a deux ans, Le Temps évoquait déjà des travaux de maturité hors norme qui allaient de la confection d’une robe de mariée à l’élaboration d’un minigolf touristique en passant par une expédition en solitaire à la recherche de fourmilières (LT du 19.06.2010). Ici, dans ces échappées, c’est clairement le dialogue avec la nature et l’épreuve physique qui dominent. Pourquoi ce choix? «Pour se faire plaisir», expliquent simplement les montagnards, Frédéric et Nicolas. «On a d’abord pensé créer une émission TV, mais comme on était sportifs, on s’est décidés pour ce mont Blanc en trois jours à la force des bras et des mollets!»

Une initiative qui a réjoui leur entourage, à commencer par le guide, tellement emballé qu’il s’est associé à toutes les étapes de la traversée. Il les a aussi aidés à mettre sur pied un entraînement adapté. «On a fait plusieurs cols à vélo pour exercer notre endurance et du kayak pour acquérir la technique. Pareil pour la nourriture, on a étudié très précisément ce qu’on devait consommer pour supporter cet effort intense de trois jours. On a ainsi découvert qu’en haute montagne, il faut emporter ce qu’on aime le mieux, car l’altitude coupe la faim.»

Et l’ascension? Frédéric et Nicolas ont-ils enchaîné les sommets pour négocier ce toit de l’Europe qui culmine à 4800 mètres? «Non. On voulait faire des 4000 mètres avant, mais pour des raisons météo, chaque tentative a avorté.» La météo a d’ailleurs encore joué des tours le jour J. «A une heure de marche du but, à 4600 mètres d’altitude, on a dû rebrousser chemin», déplorent les deux apprentis alpinistes. «Le vent soufflait très fort, des nuages s’accrochaient au sommet. On a craint les gelures aux mains et aux pieds.» Peu importe. Les deux jeunes hommes gardent en mémoire leur «formidable départ à 1h30 du matin. Lorsque les lampes frontales des différentes cordées faisaient comme des étoiles en mouvement dans la nuit noire. Une splendeur!» Ils conservent aussi une solide amitié et le souvenir de l’humilité nécessaire à la pratique de la haute montagne.

Même sentiment d’exception pour les trois cyclistes à l’assaut du cap Nord en Norvège. A plusieurs reprises dans leur compte rendu magnifiquement illustré, les trois collégiens disent leur difficulté à «restituer l’intensité de ce voyage». Eux aussi se sont exercés avant l’échéance de juillet (un Genève-Marseille à vélo, à Pâques), eux aussi ont travaillé pour financer une partie de leur expédition qui a coûté 3000 francs par personne et eux aussi se sont parfois sentis tout petits en Norvège devant les montées interminables des fjords des îles Lofoten, devant la pluie ou «simplement le manque de magasins où acheter de quoi manger». Mais, au-delà de ces éléments plus ou moins contraignants, chacun souligne le sentiment de liberté, d’ivresse même, qui s’est manifesté lors de la traversée. A tel point que les trois collégiens sont sûrs de repartir pour un long voyage après leur maturité.

Et Manon, dans sa nuit de grotte à 4°, qu’a-t-elle retenu de ce voyage immobile? «J’ai aimé me retrouver seule avec moi-même et sentir le temps géologique. Savoir que cette grotte située au-dessus de Villeneuve près des Rochers-de-Naye existe depuis des millénaires. Le plus bizarre? Se réveiller dans la grotte, sans savoir si c’est encore la nuit ou déjà le jour. Je suis d’un tempérament calme, je me suis rendormie.»

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