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Journal des défilés vendredi 27 janvier 2012

La carapace passe

Lanvin, Dior Homme, Hermès, Louis Vuitton, Maison Martin Margiela (Gil-Gonzalez/Trendspot)

Lanvin, Dior Homme, Hermès, Louis Vuitton, Maison Martin Margiela (Gil-Gonzalez/Trendspot)

Influences militaires, écailles, poches, cuirs, volumes, empiècements. Vue à Paris, la mode masculine pour l’automne 2012 joue la protection rapprochée. BHL, si tu nous lis…

Et maintenant, souvenons-nous de Bernard-Henri Lévy en Libye. Souvenons-nous de ces incroyables photos du philosophe français, il y a quelque temps, pince-moi je rêve. BHL outrageusement élégant, posant au milieu des gravats, dans un bâtiment foutu de ce pays constellé de ruines, lui et son beau costume parfaitement repassé, sa belle chemise d’un blanc Ultradent, sa belle allure de gravure de mode directement téléportée de Saint-Germain au cœur du malheur. Lazzis, sifflets, sourires.

Eh bien, si le même BHL piochait sa garde-robe dans les défilés masculins qui ont annoncé, à Paris, les tendances masculines pour l’automne prochain, peut-être n’aurait-il plus l’air aussi outrageusement décalé.

La preuve? Grands manteaux militaires (Dior Homme). Cuirs protecteurs (John Galliano, Hermès, Viktor & Rolf). Pantalons de peaux (partout!) Casquettes vissées sur le regard (Lanvin). Renforcement aux épaules ou aux coudes (Yves Saint Laurent). Volumes impressionnants, épaules surgonflées (Juun. J, Thom Bronwe). Capotes, manteaux, cabans à marée haute (Paul Smith). Masques de cuir, costumes teints façon plastrons (Walter Van Beirendonck). Ambiance post-victorienne (Jean Paul Gaultier). Noirs, marrons, kakis et gris protecteurs. Cols roulés remplaçant la vulnérabilité des chemises. Panoplies ponctuées de poches, de grands cols et de boots. Influence biker, cuir, cuir, cuir. Ecailles de croco portées comme des carapaces chic avec des chaussures bardées de métal (Louis Vuitton). L’heure est grave. L’homme en mission. Et la mode belle.

Braves ou couards?

Au fait, des tels habits, que disent-ils? Que les hommes sont prêts à en découdre avec des temps incertains, qu’ils achèteront peut-être des vêtements capables de révéler le héros qui sommeille en eux? Ou, au contraire, qu’ils n’ont qu’une envie, celle de se retrancher derrière le rempart coocoonant d’une doudoune Martin Margiela? Autrement dit: les habits musclés rendent-ils fort ou couard?

Chez Givenchy, les blousons zippés qui revisitent la bannière étoilée, les jupes portées par-dessus les pantalons de motard, les cabans sans manches enfilés sur des blousons de cuir noir, eux, rendent les mannequins sinon courageux, du moins énergiquement beaux. Exaltations d’une jeunesse musclée, cool et vaguement rebelle.

Chez Dior Homme, où Kris Van Assche signe l’une de ses plus belles collections, l’horizon est moins dégagé, le mood plus romantique. Le défilé naît dans les verts kakis, il y a d’amples capes army chic, et les vestes boutonnées de haut en bas (4 boutons au moins, une rareté) fonctionnent comme des protections. On repère des manteaux lichen formidables, sur lesquels du mouton immaculé fonctionne comme un plastron vulnérable. Même beau paradoxe avec ces pantalons et ces manteaux dont le motif, de loin, laisse croire à un imprimé camouflage mais qui se révèlent, de près, être des silhouettes d’oiseaux délicatement ouvragés.

Cool ou contrôlés?

Elégance décidée, soit mais en souplesse et en finesse. C’est la grande réussite de deux des plus beaux défilés: ceux d’Hermès et de Louis Vuitton. Chez Hermès, Véronique Nichanian part du trench en écaille de croco, du costume au cordeau ou du manteau de tranchées en cuir (sublime!) qu’elle assouplit, attendrit et fait vibrer. La palette s’étire du corbeau à la prune, du gris au chocolat glacé. Et l’élégance volubile du motif placé – une volute de fumée imprimée – n’est pas pour rien dans la légèreté de ce show bien caréné.

Chez Louis Vuitton, Kim Jones et Marc Jacobs s’inspirent des visions réciproques du Japon et de la France pour une collection coupée et laquée au millimètre mais sur laquelle flotte un ciel tendre. Mention aux manteaux kimonos tendus mais pourtant moelleux, aux grands plaids échaufaudés sur les épaules, à ces bleus qui évoquent des crépuscules d’après l’orage, aux blousons crocos tavelés d’écailles poudrées. Le juste mix entre cool et contrôle.

Et puis il y a la grâce exceptionnelle chez Lanvin et Dries Van Noten… Chez Lanvin, Lucas Ossendrij­ver et Alber Elbaz continuent d’incarner notre époque. Technicité des procédés, injections de silicone et poésie des citations classiques. Raffinement et désir de bizarre. Ici aussi, des manteaux doudounes avec empiècements, des volumes qui placent les épaules derrières des remparts, de la protection. Mais aussi des pattes-d’eph’taille haute, des tons de tendron, du poil de mouton qui flotte. Zéro menace. De l’envie plutôt que de l’urgence.

Chez Dries Van Noten, des manteaux strengs et précieux, des souvenirs militaires, mais aussi des vestes peintes, des slogans comme tracés au chablon, des paysages dessinés sur les pantalons, des collectors extraordinaires, Oscar Wilde meets Frank Zappa.

Lanvin, Dries Van Noten. Ou l’idée que la désinvolture et la liberté valent bien des protections. Une aura plutôt que des carapaces.

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