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Analyse mercredi 09 janvier 2013

La Suisse, si petite et isolée, est le pays le plus solide de la planète!

La Landsgemeinde suisse, le contraire du système politique «du haut en bas» dénoncé par Taleb. (Keystone)

La Landsgemeinde suisse, le contraire du système politique «du haut en bas» dénoncé par Taleb. (Keystone)

L’état de stress perpétuel renforce le système immunitaire helvétique, tandis que l’Etat français présente toutes les caractéristiques d’instabilité des systèmes centralistes. Chronique d’«Antifragile», le dernier ouvrage de l’essayiste Nassim Taleb, signée Emmanuel Garessus. Interventionnistes s’abstenir

Quel pays est le mieux préparé à affronter les tempêtes et les chocs improbables qui ne manqueront pas de survenir? Nassim Nicholas Taleb, essayiste spécialisé dans la gestion des risques et de l’incertitude, écrit que «la Suisse est le pays le plus stable au monde». Inaudible sur la scène politique internationale mais leader des classements de compétitivité, quelle est la force réelle de la Suisse? Dans son nouvel ouvrage, Antifragile  1, Taleb définit l’«antifragilité» par la capacité non pas à résister à un choc mais à en profiter. L’explication renvoie à la pharmacologie, plus exactement à l’«hormesis», le processus par lequel l’apport d’une faible quantité d’une mauvaise substance profite à l’organisme. L’auteur du Cygne noir, où il soulignait l’importance des événements improbables et aux effets gigantesques, offre ici un ouvrage remarquable. Le Prix Nobel Daniel Kahneman estime qu’il a changé sa façon de voir le monde.

Si la Suisse est «l’endroit le plus antifragile de la planète», cela tient à sa structure politique partant de bas en haut, du citoyen vers l’Etat, une superbe «protection contre le romantisme des utopies», selon Taleb, et un système optimal pour sortir renforcé des phases de stress. Le pouvoir des cantons, et leur mise en concurrence, est son atout principal. La Suisse «n’a pas de gouvernement central fort» et personne ne connaît d’ailleurs le nom du président, ajoute-t-il. Effectivement, mieux vaut, à notre avis, un président transparent et inconnu qu’un idéologue qui fait fuir les riches et les entreprises et qui ne consulte pas le citoyen sur les grandes questions. Comme l’explique Taleb, l’histoire reconnaît rarement les héros pour leur inaction. Pourtant, du médecin qui, dans l’incertitude, refuse d’opérer à l’entrepreneur qui évite une catastrophe, en passant par le politicien qui refuse de tout contrôler, il est temps de changer de perception et de créer un nouveau système de bonus, poursuit Taleb.

L’Etat français, à l’inverse, présente toutes les caractéristiques d’instabilité des systèmes centralistes décrites par Taleb. L’effet Depardieu produira-t-il le même effet qu’Ingmar Bergman en Suède en 1976, demande l’Institut des libertés? L’image de la France est durablement ternie. La Suisse, patrie d’accueil de Voltaire et de Nabokov, n’a pas ce problème. Comme l’affirme Taleb, seuls les pays sans dette n’ont pas à se soucier de leur réputation. De toute manière, la situation de notre pays est plus favorable que le portrait misérabiliste établi par l’Union syndicale suisse. Le rapport sur la pauvreté de l’Office fédéral des statistiques 2 décrit la relativité de nos problèmes sociaux: en Suisse, seulement 17,4% des pauvres doivent renoncer à s’acheter une voiture; 4,1% des pauvres ne possèdent pas d’ordinateur; et «un peu plus d’un quart (27,4%) affirment même ne pas avoir de problème d’argent». Comme la pauvreté est une notion relative selon sa définition économique (niveau de revenu inférieur à 60% de la médiane), le taux de risque de pauvreté est plus élevé en Suisse (15,4%) qu’en France, selon Eurostat. Donc plus les riches Français s’évaderont de leur enfer fiscal, plus les inégalités diminueront chez nos voisins et plus la pauvreté (statistique) baissera. Pourtant, le revenu médian baissera et la situation générale empirera.

Mieux vaut une collection de petites unités en proie à leurs propres problèmes qu’un Etat-nation, selon Taleb. La volatilité conjoncturelle y est fréquente, mais c’est une information utile, dit-il, critiquant au passage les interventions qui visent à la réduire ou à l’annihiler (en finance comme en politique internationale). Aujourd’hui, sa plus grande crainte porte sur l’Arabie Saoudite. Un exemple typique de système politique «du haut en bas», appuyé par une superpuissance, au service du statu quo, et au détriment de toute autre considération, notamment éthique. Dans les systèmes complexes de ce XXIe siècle, il n’est pas aisé d’imaginer les effets secondaires des interventions, selon Taleb. Malheureusement, les Etats cherchent à tout contrôler selon une analyse «procrustéenne» (le même moule appliqué à tous). Nassim Taleb, rejetant les théories économiques, enrage devant ce qu’il nomme la nouvelle «modernité», soit l’idée selon laquelle la société serait compréhensible, définissable dans un modèle, l’objet d’un design humain.

La Suisse profite de cette absence d’interventionnisme naïf. C’est un pays qui subit en permanence de nombreuses pressions, mais cet état de stress perpétuel renforce son système immunitaire. Un corps habitué à se battre est renforcé par les épreuves. C’est la volonté de briser la volatilité et les cycles qui affaiblit le système dans son ensemble, selon Taleb. Keynésiens s’abstenir!

Au moment où l’Etat français surprotège ses entreprises et ses employés et attaque ses entrepreneurs, ignorant tout de la complexité et des interconnexions au sein d’une économie, la Suisse maintient généralement sa confiance au marché. Taleb appuie ses thèses sur l’«antifragilité» par quantité d’exemples scientifiques, historiques et philosophiques. Pour lui, l’idée de main invisible développée par Adam Smith et celle d’ordre spontané expriment une profonde compréhension du fonctionnement des systèmes complexes.

En effet, «l’entrepreneuriat est une activité risquée et héroïque, nécessaire à la croissance et même à la survie de l’économie». La fragilité d’une entreprise, par exemple d’une start-up, est nécessaire à une économie pour que celle-ci soit «antifragile». L’entrepreneuriat ne fonctionne qu’en vertu de la fragilité des entrepreneurs et de leur taux d’échec élevé. «L’évolution fonctionne en raison de cette antifragilité, du hasard, du stress, de l’incertitude, et du désordre», écrit-il. L’évolution profite de l’aléatoire. Le défi est aussi éthique, dans le sens où il ne faut pas transférer la fragilité sur un autre. Chaque acteur, non seulement l’entrepreneur, mais aussi le banquier, le manager, le fonctionnaire et le journaliste, doit être affecté par ses propres décisions.

1. «Antifragile: Things That Gain From Disorder», Nassim Nicholas Taleb, Random House, 2012.

2. «Pauvreté en Suisse: concepts, résultats et méthodes», OFS, 2012.

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