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opinions lundi 28 février 2011

Amis arabes, ne vous faites pas voler votre révolution!

Ioulia Timochenko

Suite à sa défaite aux présidentielles l’an passé, Ioulia Timochenko a été désignée leader des forces démocratiques de l’opposition. (Keystone)

Suite à sa défaite aux présidentielles l’an passé, Ioulia Timochenko a été désignée leader des forces démocratiques de l’opposition. (Keystone)

Ioulia Timochenko, ex-première ministre d’Ukraine, cheffe de file de l’opposition, sait bien que la démocratie n’est jamais acquise, et donne quelques conseils aux Egyptiens et aux Tunisiens

Depuis Kiev enneigée, j’ai suivi avec joie et admiration les révolutions du Caire et de Tunis. Les Egyptiens et les Tunisiens ont raison d’être fiers de leur volonté de renverser pacifiquement des régimes autoritaires. Mais, après avoir moi-même pris la tête d’une révolution pacifique, j’espère que leur fierté est tempérée par un certain pragmatisme parce qu’un changement de régime n’est que la première étape de l’instauration d’une démocratie appuyée par l’Etat de droit. En effet, comme le démontre aujourd’hui mon pays, l’Ukraine, les révolutions démocratiques peuvent être trahies et leur cours inversé, une fois que la situation est normalisée et que l’euphorie révolutionnaire s’est dissipée.

La première des leçons de l’Ukraine pour les démocrates tunisiens et égyptiens est que des élections ne font pas nécessairement une démocratie. A quoi faut-il s’attendre si les ennemis de la liberté utilisent les élections pour établir leur ordre du jour antidémocratique? Que se passe-t-il si des membres de l’ancien régime, ou des cadres de minorités militantes, ne font que prétendre se rallier aux normes démocratiques de manière à détourner la nouvelle démocratie?

En Ukraine aujourd’hui, ces questions n’ont rien d’abstrait. Six ans après la Révolution orange, la démocratie n’est pas seulement menacée, mais l’Etat de droit est systématiquement perverti et notre indépendance nationale cédée au plus offrant. En fait, le système présidentiel et parlementaire hybride adopté par l’Ukraine pour conclure pacifiquement la révolution s’est peu à peu vidé de sa substance. Le pouvoir politique s’est concentré dans les mains d’un président soi-disant démocratiquement élu.

Les difficultés de l’Ukraine ne signifient bien sûr pas que les peuples égyptien et tunisien doivent dédaigner la tenue d’élections libres. Déterminer la volonté du peuple implique qu’elle s’exprime par la voie des urnes. Mais des élections ne peuvent à elles seules résoudre les problèmes politiques fondamentaux auxquels sont confrontées l’Egypte et la Tunisie. En particulier, elles ne suffisent pas à créer un cadre libéral et une société ouverte.

Pour réaliser leur potentiel, les élections doivent être précédées d’un débat approfondi au cours duquel les arguments politiques sont avancés, attaqués, défendus et en fin de compte incarnés dans des partis politiques cohérents au plan idéologique. Un consentement démocratique ne peut être donné que lorsque les électeurs savent exactement à quoi ils consentent. Quiconque refuse d’expliciter publiquement ses intentions – comme le fit le président ukrainien actuel, Viktor Ianoukovitch, lors de la campagne électorale qui nous a opposés l’an dernier – n’est plus un partisan de la démocratie pour laquelle les citoyens ont risqué leur vie.

La démocratie doit, de plus, être enracinée dans l’Etat de droit. Il doit y avoir dans l’arène politique des règles contraignantes acceptées par tous, et ceux ou celles qui ne les acceptent pas ou ne les suivent pas doivent être disqualifiés. La fraude électorale patente organisée par Ianoukovitch en 2004, et qui a entraîné la Révolution orange, aurait dû l’avoir mis au ban de la vie politique. Et pourtant, ce ne fut pas le cas.

Et maintenant, le fruste instinct du président Ianoukovitch le pousse à traiter la loi et la constitution comme les percevait Karl Marx: un mélange de sentimentalité, de superstition et de rationalisation inconsciente des intérêts privés. Voler des élections, nier les voix des électeurs et mépriser l’Etat de droit sont des négations de la démocratie. Ceux qui se comportent ainsi doivent être dénoncés comme des ennemis de la démocratie et traités comme tels.

Une seconde leçon découle de ce constat. Qu’un gouvernement ait été démocratiquement élu ne signifie pas nécessairement que la cause de la liberté a prévalu. Le monde ne doit pas ignorer le retour à des tendances autoritaires. Et pourtant, non seulement l’étranglement de la démocratie par Ianoukovitch est ignoré par de nombreux pays voisins de l’Ukraine, mais de plus certains se félicitent ouvertement de la supposée «stabilité» imposée par son régime. Les Egyptiens et les Tunisiens ont longtemps payé de leur liberté la stabilité de leurs gouvernements. Ils ne devraient pas être invités ou forcés à y renoncer encore.

L’une des manières d’empêcher qu’une révolution démocratique ne soit confisquée de l’intérieur est de construire une véritable société civile. Nous, en Ukraine, avons appris cette vérité des dures expériences de l’époque soviétique. Même si le communisme pouvait, ici et là, coexister avec la propriété privée, voire des entreprises privées, il n’a jamais pu coexister avec la société civile. Les attaques les plus fatidiques accompagnant l’instauration d’une dictature sont les tentatives de démantèlement de la société civile.

En Ukraine, la liberté d’expression a été rétablie du jour au lendemain à la chute du communisme. Mais restaurer la société civile est une tâche ardue, comme le découvriront bientôt les Egyptiens et les Tunisiens. La raison en est évidente: la société civile est une entité complexe, fragile, même mystérieuse qui évolue au cours des décennies, si ce n’est des siècles. Ses piliers – les associations privées et volontaires, la décentralisation de l’Etat, et la délégation du pouvoir politique à des organismes indépendants – doivent être patiemment construits, du bas vers le haut.

Lorsque la société civile n’est pas fermement assise, tout problème remonte automatiquement à l’homme fort du régime. Plus le pouvoir est concentré au sommet, plus il devient facile pour les forces antidémocratiques de prendre – ou reprendre – le contrôle d’un pays.

Alors que la communauté internationale se réjouit de l’instauration de la démocratie en Tunisie et en Egypte, ne nous laissons pas abuser par ses attributs formels. Réjouissons-nous du vent de liberté et de solidarité qui balaie l’Afrique du Nord, cet élan qui a déjà une fois donné sa liberté à l’Ukraine et la lui donnera à nouveau. Et engageons-nous à ne pas limiter notre solidarité aux frontières nationales. La liberté – la véritable liberté – est indivisible.


© Project Syndicate, 2011.
Traduit de l’anglais par Julia Gallin.

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