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Réglementation jeudi 12 avril 2012

La spéculation robotisée sème le chaos dans les matières premières

Une étude de la Cnuced révèle pour la première fois combien les places sur lesquelles s’échangent le blé, le pétrole, le maïs, le soja ou le sucre évoluent de façon synchrone avec les autres marchés financiers. Et se penche sur le rôle de la spéculation dite «à haute fréquence»

Les négociants de cargaisons de grains installés à Genève évoquent parfois le phénomène. Quelque chose a basculé sur les marchés des matières premières. Cela remonte à plusieurs années: les cours fixés sur leurs marchés respectifs fluctuent de façon synchrone. Et de plus en plus en phase avec les pulsations de Wall Street. Une ligne de basse dominante qui en vient à brouiller l’influence des facteurs réels – conjoncture, approvisionnements ou achats mondiaux – censés dicter leurs prix: gel sur les plantations brésiliennes pour le café, réunions de pays de l’OPEP pour le pétrole…

Il y a un an, deux économistes de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement avaient commencé à démontrer empiriquement à quel point ces marchés fluctuent de concert. Depuis 2004. C’est à cette époque que les matières premières ont acquis une réelle popularité au sein de la communauté financière.

Ils réitèrent dans une nouvelle étude. En filtrant les millions de transactions – sur le pétrole, mais aussi le blé, le maïs, le soja, le sucre ou le bétail – enregistrée dans une base de données encore plus précise fournie Thomson Reuters. Et révèlent que, depuis l’automne 2008 et l’effondrement de la banque Lehman Brothers, ces produits évoluent de concert avec d’autres marchés financiers sur de brèves périodes ne dépassant parfois pas plus de quelques secondes. Raison de ces battements synchrones: l’influence grandissante de fonds spéculatifs mettant en œuvre des programmes informatiques passant des ordres ultra-rapides. Des stratégies robotisées – des «arbitrages à haute fréquence» – auxquelles s’essaieraient également certaines grandes maisons de négoce.

«Ces fluctuations synchrones à très haute fréquence entre les matières premières et les marchés boursiers ne peuvent refléter des changements dans les conditions économiques, qui ne varient pas à un tel rythme», explique David Bicchetti, l’un des auteurs de l’étude. Ce qui tend à prouver que la «financiarisation» de ces marchés «influence le processus de détermination des prix», relève cet ancien de la filiale de gestion d’actifs de la Banque Cantonale Vaudoise. En forçant le trait, on pourrait dire qu’il ne suffit pas de prévoir avec justesse l’abondance des prochaines moissons pour gagner des millions sur le blé. «Un jour ou l’autre, cependant, les fondamentaux – l’offre ou la demande d’un produit – reviennent à la charge, provoquant une correction brutale des cours», poursuit Nicolas Maystre, coauteur de l’enquête.

Des conclusions cruciales au moment où les autorités américaines et européennes tentent de remettre un peu d’ordre sur ces marchés de produits vitaux. Dans une récente allocution, Scott O’Malia, l’un des responsables de l’agence américaine surveillant ces marchés – la CFTC –, a ainsi cité ces travaux de la Cnuced. Les deux économistes vont également être entendus par un groupe parlementaire européen travaillant sur un nouveau train de réformes.

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