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Sylvie Guillem samedi 24 mars 2012

«Je ne suis qu’instinct»

(Bill Cooper)

(Bill Cooper)

La danseuse étoile se produira le 12 avril à Genève et les 19 et 20 à Zurich, dans le cadre du festival de danse Steps. Spécialement pour «Le Temps», elle raconte sa méthode de travail, ses fidélités à Maurice Béjart et à ses parents, sa soif, toujours, d’entrer en scène

Sylvie Guillem, un matin de pluie à La Haye. L’océan se répand en bourrasques sur la ville. Nous, on s’en fiche. On a rendez-vous avec une étoile. Le ciel pique, la légende nous porte. On révise nos classiques: Rudolf Noureïev la nomme étoile à l’Opéra de Paris, elle n’a que 19 ans; Maurice Béjart la magnifie en indomptable dans le Boléro, cernée par une meute de chasseurs; Mats Ek lui demande d’être Carmen et de fumer le cigare.

En attendant de voir Sylvie Guillem ce jour-là, on trouve refuge dans un hôtel particulier. C’est le Mauritshuis, paradis de musée où Rembrandt dialogue avec Vermeer: le portrait d’Homère d’un côté, La Jeune Fille à la perle de l’autre. On pense alors au diadème de Sylvie Guillem, à la façon dont elle l’a laissé tomber à 25 ans. Elle claque la porte de l’Opéra de Paris pour vivre sa danse ailleurs. Stupeur des connaisseurs. La reine ne veut pas de trône.

La nuit bruine à présent et des essaims d’admirateurs se pressent au Lucent Danstheater, superbe vaisseau où s’ouvre le Holland Dance Festival. On feint de s’interroger: pourquoi tant de ferveur? Depuis vingt ans, elle est le muscle fait éther, une charpente de gymnaste et des variations de dentellière. Elle a cette utilité aussi: elle donne un corps à un idéal qui fait toujours rêver, la liberté de l’artiste, ce privilège de commander son destin, de choisir ses épreuves. Et puis comment dire cette grâce sauvageonne qui est la sienne quand elle consent à se raconter: l’âpreté d’une terre battue.

Mais la voici qui entre en scène. Un jean androgyne l’habille. Des cordes crissent. Et elle se faufile dans l’ombre de son partenaire Massimo Murru, étoile du Ballet de la Scala. Elle danse Rearray, pas de deux à l’arythmie implacable. Sec et cérébral. C’est William ­Forsythe qui a conçu l’équation. Cette dernière fait partie d’une trilogie titrée 6000 miles away. Tr ois pièces signées Forsythe donc, Jiri Kylian et Mats Ek. Sylvie Guillem leur a commandé une œuvre à chacun. Ce triptyque lancera le festival de danse Steps, le 12 avril à Genève, avant Zurich, les 19 et 20.

Maintenant, tout a changé. ­Sylvie Guillem danse seule Bye de Mats Ek. Une sonate de Beethoven (Sonate pour piano Op. 111) l’invite aux écarts. Elle est éblouissante en poupée givrée. Son corps est un clavier – ce n’est pas une image, c’est une extase musicale. Il faut la voir vivre Beethoven, jupe canari, socquettes fillette comme pour exorciser des fantômes –, Mats Ek le Suédois vient du pays d’Ingmar Bergman et de Strindberg, des artistes qui ont fait danser les spectres. En épilogue, la salle se dresse: standing ovation.

A l’heure du kiwi et de la banane – c’est le menu de Sylvie Guillem au lever –, elle reçoit à l’hôtel.

Samedi Culturel: Pourquoi
ces trois pièces?

Sylvie Guillem: Le talent. On ne peut pas se tromper avec Mats Ek, Forsythe et Kylian. J’ai eu envie de travailler avec ces gens. C’est mon goût. Je juge que ces gens sont les plus grands.

Vous dansez dans la pièce de Forsythe et dans celle de Mats Ek. Quelle est leur différence?

William Forsythe est drôle et mathématique. Avec lui, on fait des expériences folles de rythme, de construction. Il lance un thème et les interprètes improvisent. Avec Mats, on suit une ligne émotionnelle. Il a une idée précise du personnage. Le matin, il travaille seul au studio. Il aime faire physiquement les actions et ensuite voir ce que cela donne sur les interprètes. Quitte à tout changer le lendemain.

Vous avez travaillé ces dernières années avec Russell Maliphant, Akram Khan, de jeunes chorégraphes contemporains. Qu’est-ce qui vous attire chez eux?

J’ai le désir d’expérimenter. Cela reste très joueur. Ce sont des attirances instinctives. Quand j’ai vu Akram et sa danse kathak à la télé, j’ai eu envie de son monde.

Vous vivez des rôles. Etes-vous tentée par la chorégraphie?

J’ai monté deux pièces comme chorégraphe, dont une Giselle. Cela me suffit. Pour être chorégraphe contemporain, il faut un langage personnel, une vision particulière des choses et du mouvement. Je n’en ai pas. Je ne voudrais pas faire du sous-Mats Ek. Je n’ai pas cette nécessité de faire quelque chose qui sorte de moi. Pas maintenant.

Pourquoi?

Ma nécessité, c’est d’être en scène. Je suis une comédienne qui joue avec la vie des autres pour vivre d’autres choses. Je suis comme un parasite. Non, ce n’est pas la bonne image. Un poisson-pilote. Non, ça ne va pas non plus. Disons que j’ai la chance d’avoir plusieurs vies dans une seule. Comme la scène intensifie les sensations, j’aurais tort de me priver.

L’interprète est un fantôme?

Non. C’est une grande partie de soi. Les personnages font partie de vous, surtout les plus extrêmes.

Vous avez repris la fameuse «Danse de la sorcière» de l’Allemande Mary Wigman (1886-1973). Avez-vous un intérêt
pour l’histoire de l’art?

Non. Je suis très instinctive. Je ne suis qu’instinct. Le théâtre, je l’aime pour ce qu’il fait vivre, la façon dont il fait bouger les corps et les idées. Je l’aime parce que c’est quelque chose d’immédiat. Je vais plus souvent voir du théâtre que de la danse.

Gardez-vous les costumes,
les chaussons de vos spectacles?

Oui. Dès que je suis devenue étoile, j’ai gardé tous mes chaussons. Ils s’entassent dans ma cave et ils se font bouffer par les petites bêtes dans des malles. Et j’ai une pièce où je range les articles, les posters, les cadeaux que les gens me font, des peintures, des poupées.

Des témoignages d’amour?

Oui. Je garde toutes les lettres. Mais je m’interroge, je me dis qu’il faut tourner la page. Le temps qui passe, c’est un sujet de réflexion douloureux pour tout le monde.

Et pour vous?

Ça l’a été beaucoup, ça l’est beaucoup moins. J’ai davantage de distance. Quand il sera temps d’arrêter, j’arrêterai. Je ne veux plus me poser la question de la durée. C’est une question de jeune femme et je ne le suis plus. Vous avez remarqué que tous les articles à mon sujet commencent par «Sylvie Guillem, 46 ans». Le vôtre aussi, je parie.

Non. Mais cet accent sur l’âge vous blesse-t-il?

Les gens ont besoin de mettre les gens dans des catégories. J’ai été la gymnaste, puis la protégée de Rudolf Noureïev, puis la danseuse de 46 ans.

Vous êtes peu sujette
aux blessures?

Ma première blessure, je l’ai eue à 36 ans. Mon corps est fiable. Longtemps, je me suis nourrie de chips et de saucisson. J’ai une hygiène de vie saine aujourd’hui. Je sais que le corps peut se rebiffer. Je ne me sens plus invincible, indestructible. Je sais que le corps peut se casser.

Vous dormez beaucoup?

Non. Mais j’essaie de ne pas trop travailler. Cette règle, je l’ai depuis très longtemps. Je déteste passer des heures dans un studio. Avec Mats, nous travaillions quatre heures par après-midi, c’était suffisant. Quand le spectacle est fait, il est inutile de passer dix heures à le répéter.

Qu’est-ce qui est le plus dur aujourd’hui pour la danseuse
que vous êtes?

Quand vous êtes jeune, vous représentez un espoir. Quand vous êtes moins jeune, ce qui est difficile, c’est de se maintenir tout en haut. Les gens ont une attente. C’est pour cela que le trac est de plus en plus fort avant un spectacle.

Quel conseil donnez-vous à
de jeunes danseurs?

Nous sommes dans une société où il y a peu de respect et beaucoup de médiocrité. C’est dur ce que je dis. Mais des gens médiocres occupent des postes élevés et ça se reflète dans les mentalités. Un statut n’est plus un statut. Ce n’est plus le talent qui distingue. Tout est faussé.

Vous avez dansé pour Maurice Béjart. Vous lui devez d’ailleurs votre premier prix. Vous aviez 18 ans et vous avez interprété sans son accord «La Luna».
Quel a été son rôle?

C’est la base de la pyramide. Maurice a toujours dit qu’il était mon second père et c’est vrai. Il était d’une extrême générosité.

Second père?

Il m’a donné une inspiration. Je pouvais le regarder, l’admirer, il avait confiance en moi. Maurice a toujours eu ce talent incroyable, tirer des gens des qualités qu’ils ne se soupçonnaient pas. Entre nous, il y avait une tendresse, celle d’un père pour une fille. Il l’avait d’ailleurs dit à mon père.

Comment a-t-il réagi?

Mon père était timide. Pour lui, Maurice Béjart, c’était un monde inaccessible. Il n’avait rien à dire.

Que devez-vous à vos parents?

Ils m’ont donné la liberté de choisir. Ils m’ont procuré une joie d’enfant et la possibilité d’un choix d’adulte quand j’étais enfant. C’est ce qui a décidé de ma vie. Si j’avais eu des parents bornés, je ne serais pas entré à l’école de danse à 11 ans.

Votre mère était prof de gym.

Elle a l’air dur. Mais mes parents sont des gens tellement doux, désolés d’être là, très délicats. Jamais ils n’ont parlé de moi à qui que ce soit.

Qu’aimez-vous qu’on dise
de vous?

Je ne sais pas. Je ne cherche plus
à donner la vraie image de moi. Mais vous trouverez!

6000 miles away, festival de danse Steps, Genève, Bâtiment des forces motrices, 12 avril; Theater 11, Zurich, 19 et 20 avril; loc. 0848 87 08 75; www.steps.ch

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