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approvisionnement jeudi 26 avril 2012

L’agriculture du futur passe par les villes

Roman Gaus dans le container de démonstration des Urban Farmers placé à Wädenswil. Wädenswil, 13 avril 2012 (Dominic Büttner/Pixsil)

Roman Gaus dans le container de démonstration des Urban Farmers placé à Wädenswil. Wädenswil, 13 avril 2012 (Dominic Büttner/Pixsil)

Les Urban Farmers sont jeunes et idéalistes. Ils veulent cultiver en symbiose des salades et des poissons sur le toit des villes

Avec ses chaussures fines en cuir, ses lunettes de marque et sa chemise à petits carreaux, il fait plus urbain que fermier. Roman Gaus est la figure de proue des Urban Farmers, un groupe de jeunes fous qui veut amener l’agriculture au centre des villes.

«L’agriculture est une mauvaise affaire en Suisse. Les paysans ne sont plus que des jardiniers subventionnés par l’Etat», critique ce Zurichois, la trentaine dynamique. Roman Gaus, économiste qui a fait ses gammes aux Etats-Unis dans la commercialisation de machines à café, s’est lancé avec fougue il y a deux ans dans le projet. Pour le moment, Urban Farmers, c’est d’abord une idée. Alors que la population mondiale, en augmentation constante, va se concentrer dans les villes, il faut tout faire pour y produire une partie de la nourriture. Voilà pour la théorie.

La pratique n’existe pour le moment qu’à l’intérieur d’un container de démonstration, installé ­actuellement pour plusieurs semaines devant l’International School à Wädenswil. Une centaine de truites nagent dans un bassin rond. L’eau est pompée un étage plus haut, dans une serre, et irrigue par la racine des plants de salade, de basilic et autres légumes qui flottent dans des bacs de styropore à la surface d’un réseau de canaux. De la culture hors-sol, on l’aura compris.

Le système a un nom, aquaponie, qui désigne la culture de végétaux en combinaison avec l’élevage de poissons. «La première question que les gens posent est toujours de savoir si les tomates ont le goût de poisson», dit Roman Gaus en rigolant. «Ce mode de culture, où un système profite à l’autre, existe depuis des millénaires», poursuit-il. En résumé, les déjections des poissons servent d’engrais aux plantes, alors que celles-ci épurent l’eau qui retourne aux poissons. Des bactéries jouent le rôle de filtre biologique. «Nous n’avons besoin ni d’engrais pour les salades, ni d’antibiotiques pour les poissons. Et nous sommes très économes avec l’eau qui circule en circuit fermé», explique le paysan en herbe.

Mais tout est dans le dosage. C’est là-dessus que la Haute Ecole des sciences appliquées de Wädenswil planche depuis une dizaine d’années. Et a développé le cerveau de l’installation, un système de pilotage électronique qui surveille tous les paramètres nécessaires. La technique n’attendait que des investisseurs. Et un vendeur. Un défi tout trouvé pour ­Roman Gaus dont le bagout n’est jamais pris en défaut.

Avec les Urban Farmers, on n’est ni dans la logique des jardins familiaux, ni dans celle des habitants qui profitent des espaces au bas de leur immeuble (LT du 21.04.2012). La devise des fermiers urbains claque fièrement sur leur site «Good food from the roof». Ils sont donc à la recherche de toits, ceux d’anciennes fabriques ou de centres commerciaux pour y déployer leurs serres. Roman Gaus rêve des 420 000 mètres carrés de toits plats que détient ABB en Suisse.

Pour la réalisation de leur premier test grandeur nature, les Zurichois ont trouvé asile à Bâle. Dans le quartier du Dreispitz, friche industrielle qui tient lieu de laboratoire urbain, ils pourront aller jardiner sur le toit de l’ancien dépôt de locomotives. Le canton de Bâle-Ville et la Fondation Merian leur versent une aide de départ de 250 000 francs. Sur une surface de 250 mètres carrés, ils comptent faire pousser 5 tonnes de légumes et élever 800 kilos de poisson, des truites, mais aussi des tilapias, sorte de carpes exotiques. «Ce n’est qu’un début, cela suffit à approvisionner une centaine de personnes. Nous allons écouler nos produits dans un premier temps auprès de restaurants. Mais pour être rentable, il faudrait au moins 1000 mètres carrés.»

Le site bâlois aura surtout valeur de démonstration. Des contacts ont déjà été pris avec certains partenaires privés du futur écoquartier des Plaines du Loup à Lausanne.

L’aspect social joue un grand rôle dans la stratégie des Urban Farmers. L’idéal pour ces drôles de fermiers serait que des coopératives d’habitation exploitent leurs propres serres, dans un but d’autosuffisance alimentaire. Voire même que les géants de la distribution s’y mettent aussi sur les toits de leurs centres commerciaux, réduisant à zéro le transport. Les dirigeants de Coop et ­Migros, approchés, ont réagi poliment à l’idée, mais sans plus.

Le responsable commercial de la start-up, qui emploie quatre personnes, se donne trois à quatre ans pour atteindre le seuil de rentabilité. Il regrette que les règles de certification pour les produits bio soient si strictes. «C’est de la production hors sol, certes, mais il n’y a aucun coût de transport. Et alors que les piscicultures demandent un lourd tribut aux stations d’épuration, l’eau que nous utilisons est quasiment retraitée sur place.»

Andreas Stamer, spécialiste en aquaculture à l’Institut privé de recherche de l’agriculture biologique à Frick (AG), hésite un instant quand on lui demande si l’aquaponie a un avenir en Suisse. «Je suis un peu sceptique. C’est une technique assez compliquée qui demande des grands investissements. On peut se demander si la combinaison vaut la peine, alors que l’on peut facilement faire pousser des légumes en Suisse, et que les poissons élevés de la sorte ne sont pas parmi les plus recherchés pour leur chair. Mais sur le principe, l’idée est bonne.» Réponse indirecte des Fermiers urbains: ils sont allés présenter leur projet à Singapour, où un accueil très positif leur a été réservé.

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