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droit vendredi 13 avril 2012

Divorce à la russe

Agathe Duparc

Dmitri Rybolovlev. (AP)

Dmitri Rybolovlev. (AP)

Dmitri et Elena Rybolovlev se livrent une guerre sans merci. Au cœur de la bataille, la fortune accumulée par l’oligarque durant leurs 21 ans de vie commune

Dmitri et Elena Rybolovlev se livrent une guerre sans merci. Au cœur de la bataille, la fortune accumulée par l’oligarque russe, propriétaire de l’AS Monaco, durant les vingt et une années de vie commune du couple. Ce qui pourrait en faire l’un des divorces les plus chers de l’histoire

Le jour de décembre 2008 où Elena Rybolovleva a décidé de divorcer de son richissime époux pour cause d’infidélité compulsive et de lui réclamer 5,8 milliards de francs, elle s’est souvenue d’un réflexe que tout homme d’affaires russe d’un certain rang se doit d’avoir, ce que l’on appelle: profilaktika («prévention»). Elle a donc pris sa plume pour signaler au procureur général de Genève, où elle réside depuis 1995, que si d’aventure il lui arrivait «quelque chose» les soupçons devraient se porter sur son mari, Dmitri Rybolovlev, l’ancien magnat des fertilisants, treizième fortune de Russie.

Une profilaktika que l’oligarque natif de l’Oural avait lui-même appliquée, au milieu des années 1990, alors qu’il commençait à consolider son empire – Uralkali, premier producteur russe d’engrais à base de potasse, à Berezniki, près de Perm – et qu’il fut contraint d’installer précipitamment sa femme et sa fille en Suisse pour les mettre à l’abri des menaces de la mafia locale.

«C’est lui qui m’a appris ces règles du jeu», souligne Elena Rybolovleva qui, dans un français parfait, parle de son destin chahuté de femme d’oligarque russe. «Aujourd’hui, je suis devenue l’adversaire», ajoute celle qui a déclenché l’un des divorces les plus chers de l’histoire, mené par des équipes d’avocats grassement payés. Une bataille à la tronçonneuse qui tranche avec sa politesse presque timide et sa volonté de discrétion. Elle refuse de se laisser photographier.

Dans cette affaire, tout est démesure. A commencer par le «trou» que les époux Rybolovlev laissent derrière eux à Cologny, la banlieue huppée de Genève. De l’autre rive du lac, on peut apercevoir ce gigantesque chantier à flanc de colline, surveillé chaque semaine par un géomètre afin de prévenir tout glissement de terrain. Une réplique du petit Trianon de Versailles – avec souterrains munis de piscines, salles de sport, limousines et œuvres d’art – devait sortir de terre. La procédure de divorce a tout paralysé.

Selon le droit helvétique, la liquidation du régime matrimonial prévoit que la fortune accumulée en vingt et un ans de vie commune soit partagée en deux. Mais comment l’évaluer? Son inventaire donne le tournis. En Suisse, ce sont deux autres propriétés, dont deux somptueux chalets à Gstaad estimés à 195 millions de francs. A Paris, un hôtel particulier rue de l’Elysée, simple «pied-à-terre», avait été acheté pour plus de 22 millions de francs quelque temps avant la séparation. Sans oublier un yacht, plusieurs avions, etc.

Une guerre de tranchées entre les époux, âgés de 45 ans, a éclaté autour de deux trusts basés à Chypre. En juin 2005, sans que sa femme en soit avertie, Dmitri Rybolovlev y avait transféré l’essentiel de sa fortune, dont ses actions d’Uralkali. Il en est aujourd’hui le seul bénéficiaire avec ses deux filles, âgées de 22 et 11 ans.

Les avocats de madame y voient une manœuvre pour dissimuler son patrimoine. Selon eux, la fortune à partager est de plus de 12 milliards de dollars, incluant les actifs déposés à Chypre dont la valeur a été multipliée par six de 2005 à aujourd’hui. Ceux de monsieur estiment que le calcul doit se faire à partir de la valeur du patrimoine en 2005, qui ne dépassait pas 2 milliards de dollars.

Elena Rybolovleva assure se battre «non pour les milliards» mais pour tenir tête à «un oligarque qui croit qu’il peut tout acheter et faire n’importe quoi avec la loi». Et pour protéger ses filles de cet «univers factice» qu’elle dit avoir toujours tenté de tenir à distance, malgré la richesse dans laquelle elle baignait. Récemment, elle a dû expliquer à sa fille de 11 ans en quoi la proposition de son père de l’emmener à Los Angeles pour «prendre un thé avec Britney Spears et Lady Gaga» était empoisonnée. «Il faut qu’elle sache que ces chanteuses ne viendront pas pour elle, mais parce que son père paye des centaines de milliers de dollars, raconte-t-elle. Pour l’instant ça marche, mais pour combien de temps?»

Fin 2008, craignant que son mari volage ne fasse disparaître une partie du fabuleux magot, elle a fait bloquer tous ses biens au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, à Singapour, aux îles Vierges britanniques et à Chypre. Elle a alors découvert le pot aux roses des trusts et appris que la collection de peintures du couple – une quinzaine de Picasso, Monet, Degas et Van Gogh – était tombée dans l’escarcelle de ces structures chypriotes.

Des pièces d’une valeur de 500 millions de dollars qu’elle avait «naïvement», dit-elle, aidé à transférer des ports francs de Genève à Singapour et à Londres, sous prétexte d’échapper aux convoitises du gouvernement russe. Ces mesures provisionnelles, qu’il a réussi à faire lever à Singapour, aux îles Vierges et à Chypre, ont été étendues à la Suisse en mars 2010. Depuis, la Cour de justice de Genève interdit à l’oligarque russe de disposer de ses actifs, y compris ceux placés dans les trusts à Chypre.

En 2011, il a quitté la Suisse pour s’installer à Monaco, où il a rejoint sa fille aînée, Ekaterina. La tribu recomposée des Rybolovlev y mène grand train. Après avoir loué la villa de feu le dictateur Mobutu au Cap-Martin (Alpes-Maritimes), père, fille, et grands-parents paternels vivent dans l’ancienne résidence du banquier Edmond Safra, La Belle Epoque, où ce dernier mourut dans un incendie. Les 2000 m2 furent acquis pour 200 millions de livres sterling.

L’ancien roi de la potasse a aussi assouvi un vieux rêve en rachetant le club de football AS Monaco en décembre 2011. A la même époque, la presse américaine a fait ses choux gras de la «vente du siècle»: un penthouse de 600 m2 donnant sur Central Park à New York, officiellement acheté par Ekaterina, pour 88 millions de dollars. Elena Rybolovleva, qui y voit la main de son mari et «l’instrumentalisation» de sa fille, a déposé une plainte à la mi-mars devant la cour suprême de Manhattan.

«Ces gens-là perdent tout contact avec la réalité», estime-t-elle. «C’est l’argent qui a pris le pouvoir sur mon mari, pas le contraire», ajoute celle qui a vécu aux premières loges les métamorphoses provoquées par l’argent qui coule à flot, d’abord en millions puis en milliards, «une autre dimension», assure-t-elle. En 1987, Dmitri Rybolovlev, étudiant à la faculté de médecine de Perm, épouse une de ses condisciples, Elena Tchouprakova. Leur diplôme en poche, le couple s’installe dans un deux-pièces. Lui travaille comme urgentiste, spécialisé dans la réanimation cardiaque. Elle s’occupe du bébé né en 1989. Moins de dix ans plus tard, en 1995, Dmitri Rybolovlev est devenu riche à millions. Il a fait main basse sur les mines de potasse de Berezniki et dirige le conseil d’administration d’Uralkali, dont il est actionnaire. Il vit avec un gilet pare-balles, entouré de gardes du corps. Entre ces deux dates, c’est toute l’histoire des privatisations russes et de ceux qui ont su s’enrichir outrageusement qui s’écrit.

Après avoir ouvert à Perm le premier cabinet médical privé avec son père, inventeur d’un traitement à base d’ondes magnétiques, Dmitri Rybolovlev comprend que la fortune est ailleurs. Il réalise ses premiers coups en achetant puis revendant de la bière étrangère. En 1992, les privatisations démarrent. Le futur oligarque fait la connaissance de celui qui va devenir son partenaire: Vladimir Chevtsov. Cet ancien militaire, de vingt ans son aîné, est numéro deux du fonds d’Etat aux privatisations de la région de Perm. Il connaît tous les directeurs d’usine du coin. Le duo monte un fonds – «ceinture de pierre» – qui rachète des vouchers, ces titres de propriété remis gratuitement aux travailleurs. Une banque voit ensuite le jour Kredit FD: 17 entreprises de la région y transfèrent leurs flux financiers. Peu à peu, le portefeuille de MM. Rybolovlev et Chevtsov se gonfle des titres de plusieurs usines chimiques, dont Uralkali.

Dmitri Rybolovlev participe à toutes les ventes aux enchères et, pour écarter d’éventuels concurrents, fait parfois appel à des gros bras, une pratique alors largement répandue. En échange, le jeune magnat promet une part du business, mais sans honorer le contrat, se mettant ainsi à dos la pègre locale. Il se fâche aussi avec les directeurs d’usine qui estiment n’avoir pas reçu leur part du gâteau. En 1996, il est accusé d’avoir fait assassiner le directeur de Neftekhimik, une entreprise passée peu de temps après sous son contrôle. Faute de preuves, il est acquitté après onze mois de prison.

L’ancien médecin a de solides relations. Nombre de hauts fonctionnaires ou d’hommes politiques russes débarquent à Genève, avec femmes et enfants, en quête de cliniques ou d’écoles privées. Elena Rybolovleva, alors femme au foyer docile, joue les organisatrices. Le gouverneur de Perm, Iouri Troutnev, dont il a financé la campagne en 2000, est un intime. Il deviendra ministre des Ressources naturelles en 2004. Une aubaine.

Dmitri Rybolovlev, qui détient 66% du géant Uralkali, vole de succès en succès et passe à travers les gouttes. En octobre 2006, une grave inondation se déclare dans l’une de ses mines de potasse à Berezniki, menaçant, en surface, une voie de chemin de fer et des immeubles. La commission d’enquête conclura à une «catastrophe naturelle».

Mais, dès 2008, le vent tourne. Uralkali, qui pèse 34 milliards de dollars, fait des envieux à Moscou. Le vice-premier ministre, Igor Setchine, ressort le dossier de l’inondation et brandit la menace d’une amende record. Dmitri Rybolovlev s’en sortira en vendant ses parts, en 2010, à un oligarque proche d’Igor Setchine pour plus de 6 milliards de dollars – malgré le gel de ses actifs décrété à Genève. Depuis cet apport massif de cash, il a rejoint l’univers du luxe inouï et du show-biz, tout en peaufinant son image de bon croyant. A Moscou, il a financé la restauration du monastère orthodoxe de Zatcha­tievski. En échange, il y a réservé sa tombe.

Elena Rybolovleva espère bien régler son divorce avant et ne lâchera rien. Devenue incollable sur les trusts et les montages off­shore, animée d’une volonté de fer, elle poursuit son combat pour que son mari se soumette à la loi. Prête à tenir des années s’il le faut.

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