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découverte samedi 26 novembre 2011

Islande, le voyage d’une vie

Philippe Chassepot

Landmannalaugar et ses camaïeux d’ocres et de verts. Un nuancier introuvable ailleurs qu’en Islande. (Philippe Chassepot)

Landmannalaugar et ses camaïeux d’ocres et de verts. Un nuancier introuvable ailleurs qu’en Islande. (Philippe Chassepot)

Les voyages féeriques, les treks sauvages, Philippe Chassepot en a l’habitude. Mais aucun paysage ne l’avait autant touché que celui du Landmannalaugar. La preuve? A l’heure où vous lisez son récit, il y est déjà retourné

Vous y êtes déjà un peu. Et vous n’y avez pas posé le premier pied. Enfin, c’est ce que vous croyez. Parce que le survol de la péninsule de Reykjanes, quelques minutes avant l’atterrissage, vous aura plongé immédiatement dans la douce contemplation des champs de lave de cette terre unique.

Vous y serez définitivement quelques minutes après votre sortie de l’aéroport, une fois remplie l’obligation morale qui consiste à passer par le Blue Lagoon et par ses eaux turquoise, pour une immersion à 38 degrés. Le corps et l’esprit.

Et puis vous vous rendrez compte que vous n’y étiez pas. Pas encore. Parce que ce n’est qu’après avoir vu, traversé, éprouvé et vécu les inimitables paysages du Landmannalaugar que vous aurez mesuré la merveilleuse étrangeté de l’Islande, sa jeunesse géologique qui font de ce coin de terre un monde parallèle. Le Landmannalaugar? Qualifié par beaucoup de «plus beau trek au monde», il vous déroule des univers aussi somptueux que différents, et tout cela sur moins de cent kilomètres. Ce n’est rien moins que le voyage d’une vie. Quatre ou six étapes, pour amateurs de beauté féroce et torturée.

Les prémices

Avant de découvrir le Landmannalaugar, à 200 kilomètres à l’est de la capitale Reykjavik, il convient de traverser des champs de lave à perte de vue, habillés par cette mousse si envahissante et ses dégradés de verts, ponctués par les colonnes de fumerolles.

A propos, inutile d’accuser votre voisin d’autocar d’avoir mal contrôlé la digestion de son dernier repas. Si une odeur étrange (le mot est faible) vient d’abord chatouiller vos narines avant de les obstruer (imaginez-vous entouré par une centaine d’œufs durs moyennement frais), vous saurez que c’est juste une fragrance totalement naturelle et locale, due au soufre omniprésent. Une sorte de carte postale odorante, que vous retrouverez régulièrement au fil du voyage.

Vient ensuite le volcan Hekla, si grand et si majestueux, longtemps considéré comme la porte d’accès aux Enfers. Par pauvre réflexe de néophyte, vous vous mettez à le bombarder de photos à travers les vitres du bus ou lors des petites pauses ménagées sur le chemin. Sans savoir que ce que vous allez découvrir dépasse l’imagination.

La première gifle

Le refuge du Landmannalaugar est un camp de base très confortable pour, si vous le souhaitez, passer deux ou trois jours sur place et vous offrir cette rare combinaison: d’abord les balades alentour, avec quelques passages étroits qui vous privent du droit à l’erreur en cas de grand vent (le bruit des bourrasques entre les pierres des cairns: on croirait des oiseaux hurleurs…); ensuite le réconfort dans les sources d’eau chaudes. Parfois brûlantes, ces dernières restent cependant idéales pour se délasser après quelques heures de marche. Et si la flemme de vous désaper dans le froid vous bloque (le vestiaire est à ciel ouvert), dites-vous bien que vous commettez une grave erreur. Un moment de grâce est même envisageable si quelques flocons veulent bien ­accompagner vos brasses. Bien moins rare qu’on peut le penser, surtout en septembre.

Des étoiles au sol

Si vous cherchez le soleil, mieux vaut renoncer à fouler le sol d’Islande. La météo y est plus qu’imprévisible, ce qu’illustre ce proverbe représentatif de l’humour national: «Si le temps ne te plaît pas, attends cinq minutes, ce sera pire…» Mais quand le soleil veut bien caresser les montagnes, il donne au mélange vert-noir-ocre une harmonie inégalable. Et les reflets des obsidiennes, ces roches volcaniques très noires et très cassantes, dessinent comme des étoiles à même le sol.

On vous aura prévenu pour les fumerolles, mais rien n’y aura fait, la surprise aura été bluffante. Tantôt juste décoratives, mais effrayantes quand elles crachent leurs seilles d’eau bouillante et leur brouillard intégral, elles vous habitent même à des centaines de mètres: portés par le vent, leurs crachats ronronnent tels des réacteurs d’avions à l’affût.

Un adieu déchirant

C’est le problème avec les rêves et les mondes enchantés: vous les quittez bien trop vite sans avoir pu prendre toute la mesure de ce que vous y avez vécu. C’est le moment du premier regret, vous marchez vers le sud, un coup d’œil vous dit que les premières montagnes du Landmannalaugar feront bientôt partie de votre passé. Une tristesse vite effacée, car deux panoramas vont vite venir jouer le rôle d’une piqûre de rappel haut de gamme. Le premier frappe au sommet du Brennisteinsalda. Un perchoir où l’on tient à peine 1’30 en cas de grand vent, saisi par le froid mordant. Le second, encore plus somptueux, après la traversée de champs de cendre noire vers le refuge de Hrafntinnusker et ses obsidiennes qui scintillent à l’infini. Il suffit de vingt minutes de marche vers le petit sommet de Södull pour prendre en pleine face la palette de couleurs la plus exhaustive du pays. C’est là qu’on commence vraiment à admettre que tout est possible dans cette partie du monde. Et que cette terre de surprises risque d’offrir encore bien des variations et des nuances…

Un film virtuel

Et de fait, l’Islande frappe sans s’arrêter. Ici, c’est un lac bleu cobalt (Alftavatn) entouré de montagnes de mousse. Là, des champs de scolacites (des sortes de cristaux de glace), comme des diamants incrustés dans le sol. Ou encore une traversée de désert noir, interminable et enchanteresse (Maelifellssandur). Et un peu partout, des rivières qui se franchissent à gué. Tranches d’aventure: on a les pieds gelés, on flippe devant le courant, mais c’est un instant communautaire délicieux, où la souffrance du froid s’évapore face aux rires des compagnons d’échappée.

L’Islande, c’est aussi quand il fait nuit. Jamais de pause. Car les images restent imprimées une fois la journée terminée. Au moment de s’endormir, leur défilé donne le vertige. Ça devient dur de coller à la réalité, saisi que vous êtes par l’impression que tout ce que vous avez vu n’était qu’un rêve.

Stop ou encore?

Après quatre jours de balade, vous atteignez le refuge de Thorsmörk. Là, deux options. Ou bien vous arrêter et revenir en bus à Reykjavik. Ou bien vous ravitailler pour deux étapes de plus jusqu’à l’océan.

Il faut juste savoir que le cinquième jour de marche est le plus dur. Les jambes ont douillé, le sac pèse des tonnes, et le dénivelé va faire mal. Vous ne saurez qu’après l’avoir fait pourquoi vous deviez le faire: le décor lunaire qui vous attend là-haut rachète les souffrances. Car vous marchez sur les traces de l’éruption du volcan Eyjafjallajökull, celui-là même qui a plombé le trafic aérien du monde entier en avril 2010. Le nouveau chemin serpente au milieu des roches fumantes, et les volutes indiquent que ça chauffe encore méchamment. Un rapide tour au sommet du cratère vous le confirme: des bouffées de chaleur vous saisissent, aussi inattendues qu’impressionnantes.

Un peu plus loin, vous longez le cratère principal avant de vous croire arrivé sur la Lune. Cette fois, ce n’est plus une image, c’est la réalité. Les étendues de cendres gris clair ont pris le pouvoir sur ce plateau gigantesque, elles ne laissent place à aucune autre couleur. «Il y a deux ans, c’était vert», assure Sigurdur Sigurarson, le gardien du refuge de Fimmvörduhals. Qui ajoute, en bon Islandais: «La météo, c’est d’abord une question d’état d’esprit.» Vrai qu’on a découvert le coin en plein soleil, mais la lecture du livre d’or rappelle qu’un groupe de touristes y est resté bloqué. Tempête et brouillard, en plein juillet.

Les fées nocturnes

Si vous choisissez septembre, outre une fréquentation plus light qu’en juillet-août, vous aurez peut-être la chance de voir une aurore boréale le soir. Sa lumière verte vous hantera et renforcera le côté «quatrième dimension» de votre escapade. Sinon, l’arrivée à la cascade de Skogafoss, ses 62 mètres de haut et son arc-en-ciel souvent présent, feront une chute tout à fait valable. Seule mauvaise nouvelle: le retour au réel est plus que délicat. On appelle cela l’«Iceland Blues». Ce n’est pas un mythe. Mais vous aurez été prévenu. Ph. Ch.

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