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Psychologie jeudi 07 février 2013

Vive le changement, pourvu qu’il soit révolu

(Corbis)

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Nous avons tous conscience d’avoir changé par le passé. Mais nous estimons simultanément que nous ne changerons plus guère

La stabilité. Telle est l’une des nombreuses illusions à bercer les êtres humains, selon une équipe internationale de chercheurs en psychologie, dont les travaux ont été récemment publiés dans la revue Science. A lire cette étude, l’homme considère à tout âge qu’il ne changera plus guère sur le plan personnel, même s’il a parfaitement conscience d’avoir beaucoup évolué dans le passé. Or, cette impression serait non seulement erronée, mais elle nous conduirait aussi à prendre des décisions malheureuses.

Pour étudier le phénomène, l’équipe a réalisé différentes études basées sur de vastes échantillons d’hommes et de femmes âgés de 18 à 68 ans. Les sondés ont été, chaque fois, invités à dire combien ils avaient changé au cours des dix années précédentes et combien ils s’attendaient à changer les dix années suivantes. Puis les projections opérées à un âge donné par les uns ont été confrontées aux comptes-rendus délivrés dix ans plus tard par les autres. Ce qui a permis de comparer les bouleversements prévus et vécus au cours d’une bonne quarantaine de tranches d’âge (de 18-28, 19-29, 20-30, etc., à 58-68 ans).

Dans deux premières études, les chercheurs ont abordé le sujet de manière générale. En interrogeant les sondés sur les changements affectant respectivement leur personnalité et leurs valeurs. Ce faisant, ils sont arrivés à deux constatations. Primo, plus les participants sont âgés, moins ils parlent de changements, que ce soit pour les prévoir ou pour s’en souvenir. Secondo, les souvenirs des uns évoquent beaucoup plus de changements que les prévisions des autres.

Le caractère général, et donc abstrait, des questions posées a-t-il faussé les réponses? Le doute est permis. Pour en avoir le cœur net, les chercheurs ont donc réalisé une troisième étude, basée sur des questions concrètes. Au lieu d’interroger leurs interlocuteurs sur leur faculté d’extraversion ou l’importance à accorder à l’honnêteté, ils les ont priés de parler de leur meilleur ami ou de leur groupe musical favori. Et ce, toujours sur les deux mêmes modes: en remontant dans le passé ou en se projetant vers l’avenir. Soit en leur demandant s’ils avaient gardé les mêmes préférences durant les dix années écoulées ou s’ils pensaient les conserver les dix années suivantes. Même meilleur ami. Même groupe musical favori. Or, la troisième étude n’a fait que confirmer les deux premières. D’après elle aussi, la conscience du changement décline avec l’âge. Et les souvenirs sont plus riches de bouleversements que les prévisions.

Le problème n’est pas purement théorique. Il est également pratique, puisque nous sommes souvent conduits à prendre des décisions en fonction de notre vision de l’avenir. Le biais révélé par ces travaux signifie que nous nous trompons régulièrement à ces moments-là, ce qui reste rarement sans conséquence. Pour l’illustrer, nos chercheurs se sont livrés à une quatrième et dernière étude, dite du «futur concert», avec quelque 170 adultes âgés de 18 à 64 ans. Ils ont demandé aux uns quelle somme maximale ils étaient prêts à payer pour voir sur scène dix ans plus tard leur groupe musical favori. Et ils ont prié les autres de confier quelle somme maximale ils étaient disposés à verser pour voir sur scène le groupe musical qu’ils préféraient dix ans plus tôt. A chaque tranche d’âge, les premiers étaient prêts à payer bien davantage que les seconds, et ce, qu’ils soient jeunes ou vieux: 61% de plus en moyenne. Ce qui révèle une estimation erronée des évolutions qui affectent nos désirs.

Mais pourquoi donc ces variations s’avèrent-elles si difficiles à présager? Il existe au moins une différence importante entre la projection et le souvenir, estiment nos auteurs. La projection relève d’un processus de construction, quand le souvenir constitue une démarche de reconstruction. Or, il est sensiblement plus compliqué de construire que de reconstruire. Et de conclure: «Si les gens trouvent difficile d’imaginer comment leurs traits, leurs valeurs ou leurs préférences changeront dans le futur, ils peuvent supposer que de tels changements sont improbables. En bref, ils peuvent confondre la difficulté à imaginer des changements personnels avec l’improbabilité du changement lui-même.»

Une seconde raison est susceptible d’expliquer le phénomène. «La plupart des gens considèrent leur personnalité attractive, leurs valeurs admirables et leurs préfé­rences sages, avancent les chercheurs: ayant atteint cet état exaltant, ils peuvent se montrer réticents à accueillir la possibilité d’un changement. Les gens aiment aussi considérer qu’ils se connaissent eux-mêmes, et la perspective d’un changement futur a de quoi menacer cette croyance.»

«De manière générale, la stabilité a une connotation plus positive que son contraire, remarque Alain Clémence, professeur en psychologie sociale à l’Université de Lausanne. Elle est associée à la force de caractère et à l’équilibre personnel. Les changements passés sont encore assez bien tolérés puisqu’ils nous ont amenés à ce que nous sommes et que nous avons en principe une idée plutôt positive de notre personnalité présente. Mais les changements à venir sont bien plus difficiles à envisager parce qu’ils nous sortent des habitudes dans lesquelles nous nous sommes installés. Cela va très loin: on a vu des personnes sans domicile fixe et vivant dans des conditions particulièrement pénibles refuser pour cette raison l’aide qui leur était offerte. Mieux valait pour elles le confort mental de la routine que le confort matériel proposé.»

«Les personnes dépressives ont tendance à considérer l’avenir de manière négative, tandis que les gens en bonne santé mentale en possèdent généralement une vision optimiste, ajoute Grazia Ceschi, maître d’enseignement et de recherche en psychologie à l’Université de Genève. Dans le monde incertain où nous vivons, les premières pourraient bien avoir plus souvent raison et les secondes plus souvent tort qu’on ne le croit habituellement. Cela dit, la faculté à prendre la vie de manière positive a un grand avantage. Elle ne rapproche probablement pas de la vérité mais elle protège de toutes sortes de problèmes, comme les troubles anxieux.»

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