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opinions lundi 06 juin 2011

L’Inde, démocratie ethnique?

Christophe Jaffrelot

Le sécularisme indien, respectueux de toutes les confessions, s’estompe devant un nationalisme hindou vindicatif et intolérant, explique Christophe Jaffrelot

Contrairement à la plupart des pays d’Asie du Sud, l’Inde moderne a toujours été officiellement «séculariste», un mot que le pays a inscrit dans sa Constitution en 1976. Le sécularisme, ici, n’est pas la laïcité à la française, qui exige une nette séparation entre la religion et l’Etat. Le sécularisme indien ne nécessite pas l’exclusion de la religion de l’espace public. Au contraire, il implique la reconnaissance de toutes les religions par l’Etat. Cette philosophie inclusive trouve son expression dans un article de la Constitution qui stipule que toutes les communautés religieuses sont autorisées à créer des établissements scolaires pouvant prétendre à des subventions de l’Etat.

En fait, le sécularisme indien a plus d’affinités avec le multiculturalisme qu’avec la laïcité. Son accent sur le pluralisme est à l’image de la démocratie parlementaire et du fédéralisme que l’Inde cultive depuis 64 ans.

Mais aujourd’hui, le sécularisme est en danger en Inde. La principale menace provient de la montée du militantisme hindou et de ses incidences non seulement sur la politique électorale, mais également sur la justice et la société dans son ensemble.

Pour le mouvement nationaliste hindou, dont l’organisation clé, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), a été fondée en 1925, l’identité indienne s’incarne dans l’hindouisme, la religion la plus ancienne et la plus largement pratiquée en Inde. Depuis des décennies, le RSS travaille le corps social, en recrutant même des enfants – à qui il enseigne la résistance aux religions «étrangères» (l’islam et le christianisme) – et en érigeant de nouveaux fronts (dont des syndicats étudiants et ouvriers, des associations paysannes, etc.).

Le RSS et ses ramifications ont toujours critiqué les politiques en faveur des minorités, comme la reconnaissance de la charia par l’Etat, un indice de ce qu’il appelle le «pseudo-sécularisme» du Congrès (c’est-à-dire un biais en faveur des minorités dont le parti dominant, en retour, espère gagner les voix aux élections). Le mouvement nationaliste hindou est resté un acteur marginal jusqu’aux années 1980. Mais à partir de 1985, le parti soutenu par le RSS, le Bharatiya Janata Party (BJP), a été en mesure de clamer de façon plus crédible que le gouvernement favorisait effectivement les musulmans par électoralisme, et a également pu susciter une mobilisation dans la rue en vue de la (re)construction d’un temple à la place de la mosquée (Babri Masjid) qui aurait été construite en 1528 sur le lieu de naissance (supposé) du Dieu Ram à Ayodhya (Uttar Pradesh).

Cette campagne a connu son paroxysme lors de la démolition de cette mosquée par des activistes hindous en 1992. Elle s’est accompagnée d’une vague d’émeutes communautaires visant à polariser les électeurs selon des critères religieux. Elle a contribué aux progrès électoraux du BJP qui lui ont permis de diriger un gouvernement de coalition à New Delhi entre 1998 et 2004.

Les années 1980-90 ont marqué un tournant décisif dans la trajectoire du sécularisme indien. Cette période aurait pu constituer une simple parenthèse, le Parti du Congrès ayant repris le pouvoir en 2004, mais l’Inde n’a pas opéré de retour au statu quo ante, à l’équilibre de la coexistence religieuse qui prévalait dans les 1950-70.

La démolition de la mosquée Babri Masjid et les affrontements interconfessionnels qui ont émaillé l’accession du BJP au pouvoir n’ont pas été traités suivant les règles d’un Etat de droit séculariste par le gouvernement et le pouvoir judiciaire. Un nombre de musulmans sans précédent a été massacré depuis la partition du pays en 1947. La violence a même tourné au pogrom dans l’Etat du Gujerat en 2002, lorsque que quelque 2000 musulmans ont été tués après que 59 hindous aient été brûlés vifs dans un train à Godhra, au Gujerat. Les commissions d’enquête mises en place par la suite ont soumis des rapports qui n’ont jamais été rendus publics ou n’ont été suivis d’aucune action sérieuse. Dans la plupart des démocraties, le type de violence qu’a connu le Gujerat en 2002 aurait donné lieu au moins à la mise en place d’une commission «justice et réconciliation». Le fait qu’il n’y en ait pas eu suggère que les nationalistes hindous toujours au pouvoir au Gujerat ne souhaitent tout simplement pas opérer de réconciliation, la polarisation de la société servant leurs intérêts électoraux.

Dans ce contexte, les minorités doivent faire face à une marginalisation croissante. Les tribus chrétiennes sont victimes de violence, notamment dans l’Orissa et le Gujerat, où on leur demande de se (re)convertir à l’hindouisme de force. Les musulmans sont victimes de discrimination sur les marchés de l’emploi et du logement, et vivent une ghettoïsation croissante dans le nord et l’ouest du pays. Sur la scène politique, les musulmans comptent moins de 6% des députés à la chambre basse du parlement, alors qu’ils représentent 13,4% de la population. En 2005, le premier ministre Manmohan Singh avait chargé une commission portant le nom de son président, le juge Rajinder Sachar, d’élaborer un rapport sur la situation des musulmans de l’Inde. Mais aucune des principales recommandations du Comité visant à améliorer la situation des musulmans n’a été mise en œuvre, de peur, sans doute, que le BJP ne dénonce à nouveau un «pseudo-sécularisme».

L’Inde s’éloigne progressivement du multiculturalisme et s’achemine vers forme une démocratie – illustrée par Israël et le Sri Lanka –, que l’on désigne en science politique sous le nom d «ethno-démocratie», où les minorités sont traitées en citoyens de seconde zone. Avec cette transformation, l’Inde pourrait bien voir s’effondrer un des piliers de son «soft power» et, fait plus inquiétant, de son Etat de droit.

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