Texte - +
Imprimer
Commenter
Reproduire
opinions lundi 09 mai 2011

Les religions du monde au service de la paix confessionnelle

Eboo Patel

Contrairement à une idée répandue, les religions ont un rôle à jouer dans l’espace public. La coopération des communautés garantit la tolérance mutuelle et prévient les éruptions de violence confessionnelle, soutient Eboo Patel, fondateur d’une institution encourageant la coopération interconfessionnelle à Chicago

Vingt et une personnes sont mortes et 79 autres ont été blessées lors de l’explosion d’une bombe dans un attentat suicide, alors que les fidèles quittaient la messe du Jour de l’an dans une église copte d’Alexandrie. Il est difficile d’imaginer une manière plus sombre, plus sinistre ou plus tragique de marquer l’aube d’une nouvelle décennie.

Mais, au cours de la célébration de Noël chez les Coptes, plus tard ce mois-là, les musulmans égyptiens ont formé un bouclier humain autour de l’église, en veillant à ce que le culte se déroule de façon pacifique et en faisant preuve du plus grand respect pour leurs compatriotes chrétiens. Pour rendre fidèlement cet acte, les chrétiens égyptiens ont formé une chaîne humaine autour des musulmans pendant la prière du vendredi à la place Tahrir, au cours des manifestations de masse de février.

Quels enseignements faut-il en tirer? Selon le révérend Jim Wallis, une éminente figure évangélique progressiste d’Amérique: «Dieu est personnel, mais jamais privé.» En envisageant la religion comme une affaire privée, on ignore les éléments publics importants de la foi, qu’il s’agisse de trouver la force dans la prière pendant les périodes de chaos ou de vivre ses convictions religieuses en protégeant l’autre afin qu’il puisse pratiquer librement sa religion.

La vérité est que chacune des religions du monde appelle à s’engager auprès de l’autre, de manière publique, qu’il s’agisse de laisser entrer dans sa maison le malheureux qui n’a point d’asile, de partager son pain avec celui qui a faim ou d’administrer la terre. Peu importe la façon dont nous envisageons le paradis, il est difficile de trouver une religion ou une tradition philosophique qui n’appelle pas ses fidèles à contribuer à notre vie commune sur terre. En faisant sienne cette charge, la religion ne peut manquer de figurer dans notre place publique.

Aujourd’hui, le défi provient de la fréquence et de l’intensité croissantes de l’interaction entre des individus venant d’horizons différents. Le XXIe siècle révèle une combinaison exceptionnelle entre diversité et proximité dans un monde façonné par les forces de la mondialisation et des nouvelles technologies. Nos sociétés sont de plus en plus diversifiées sur le plan religieux, et cela ne nous rend pas nécessairement service.

Les recherches menées par le sociologue Robert Putnam, auteur de Bowling Alone (Jouer aux boules en solitaire), révèlent que la diversité et le capital social sont souvent en corrélation inverse, ce qui signifie que plus une communauté ou une cité est diversifiée, plus il y a de défiance entre ses citoyens, moins il y a de vote, plus il y a de criminalité. Mais Putnam exprime également un concept qui peut nous servir à renforcer le capital social au sein même de la diversité. C’est ce qu’il appelle «jeter des ponts sur le capital social», qui signifie la mobilisation de communautés diversifiées, en toute connaissance de cause, de façon à favoriser des relations positives, à mettre l’accent sur les valeurs partagées et à assurer l’explosion de la confiance et du bénévolat.

Le spécialiste d’économie politique de l’Université de Brown, Ashutosh Varshney, montre comment «jeter des ponts sur le capital social» peut jouer un rôle important dans la prévention des conflits lors de situations tendues. Dans son étude sur la violence communautaire en Inde, Varshney a trouvé une différence significative entre les villes de l’Inde restées relativement calmes pendant les périodes de tension religieuse et celles ayant connu une explosion de violence sectaire. Les villes restées calmes disposaient de réseaux d’engagement: les organisations d’action citoyenne, qui regroupaient régulièrement des personnes issues d’horizons différents. Au paroxysme des tensions, ces personnes se connaissaient assez bien pour ne pas vouloir porter préjudice à leur voisin, et possédaient des outils de base pour éviter que les tensions ne dégénèrent en violence.

Comme le révèlent les recherches de Putnam et de Varshney, la diversité religieuse, si elle est mobilisée en toute connaissance de cause, peut renforcer nos communautés et stimuler le capital et la cohésion sociaux.

La coopération interconfessionnelle, travailler ensemble par-delà les frontières de religion au service du bien commun, voilà le meilleur moyen que nous avons trouvé pour jeter des ponts entre les diverses communautés religieuses. En commençant par la valeur commune du service partagé par l’ensemble des religions du monde, nous pouvons agir ensemble dans le sens d’améliorer nos communautés tout en créant des réseaux de confiance et de compréhension entre les individus et les groupes qui, par le passé, ont pu être soupçonneux, mal informés ou inquiets les uns à l’égard des autres. En s’attaquant aux questions urgentes d’intérêt local ou mondial, qu’il s’agisse de construire une maison, de nettoyer un parc ou de lever des fonds pour l’achat de moustiquaires, nous sommes en mesure de promouvoir une nouvelle compréhension mutuelle et de l’autre.

Les dirigeants d’étudiants de plus de 75 campus universitaires américains sont en train de reconnaître que la participation de la religion à la vie publique est un enjeu crucial du XXIe siècle et s’attellent à relever ce défi. Ces étudiants organisent des campagnes d’action sociale, en réunissant des milliers de personnes convaincues que si elles proviennent de religions et de traditions diverses, elles peuvent tout aussi rendre le monde meilleur ensemble.

Ils ont trouvé que leur travail a produit un impact double et frappant. Non seulement ils apportent des améliorations concrètes au sein de leurs communautés, mais en même temps, comme leurs courageux pairs d’Egypte, ils érigent publiquement en modèle la possibilité de combler le fossé confessionnel, prouvant ainsi qu’il existe une autre façon de commercer les uns avec les autres, sur la base de la coopération plutôt que du conflit.

Apprenons des jeunes leaders du monde entier, n’attendons pas une nouvelle tragédie pour prouver qu’ensemble nous allons mieux.

Reproduire
Commenter
Texte - +