Texte - +
Imprimer
Reproduire
france voisine lundi 25 juin 2012

Le Pays de Gex entre en résistance contre la spéculation

Carole Riegel

(© Thierry Parel)

(© Thierry Parel)

A Divonne et environs, la flambée immobilière suscite grogne et jalousies. Accusées de collusion avec les promoteurs, les autorités se défendent

Meubles de famille, battement de l’horloge comtoise, au dehors, un grand jardin sauvage, de sombres arbres derrière le portail ouvragé. Sous ses moustaches, Pierre Respinger jure: «Vendre les terres? Jamais. On les a toujours louées à des fermiers.» Il a une grand-mère vaudoise et un grand-père savoyard qui, dans les années 20, achète à Saint-Gix des bâtiments et des terres agricoles, patrimoine précieux et convoité que l’Association pour la sauvegarde de l’habitat et de l’environnement divonnais (ASHED), dont il est le président, veut sauvegarder avec d’autres territoires menacés. A terme, l’association espère faire reclasser en zones naturelles 70 hectares de zones urbanisables.

Avec une centaine de membres, elle revendique des succès, comme ces 28 logements ramenés à 12 dans quatre bâtiments de ferme vendus à un promoteur, ou ces «34 villas ramenées à 13 suite à une levée de boucliers des riverains», explique l’ASHED, qui veut devenir un interlocuteur privilégié de la mairie. «C’est le nouvel instrument du maire, Etienne Blanc, pour se refaire une virginité électorale, s’énerve Jean-Claude Pruvost, ex-maire. Ils ne défendent que leur périmètre, sans s’opposer aux projets qui ne les concernent pas.»

La particularité de la terre gessienne: sa rareté en zone constructible, son coût qui augmente en proportion. «Jusqu’à 6500 euros du mètre carré pour un appartement neuf à Divonne ou Prévessin, 600 000 à 800 000 euros une maison, 500 euros le mètre carré de terrain en individuel», arrondit Maître Laurent, notaire à Divonne. Les communes luttent contre la politique invasive en densifiant les centres, mais le marché, très sensible à la demande, flambe. «Les biens sont si rares qu’on démarche les gens chez eux pour leur proposer de vendre leur maison», explique une agence immobilière à une Divonnaise, choquée d’être contactée chez elle.

«Le Pays de Gex, c’est simple: il y a ceux qui ont la terre, et il y a les autres», résume Serge Tissot, un habitant. Premiers spéculateurs, les commerçants ou artisans de la région qui «ont réussi il y a quarante ans à faire de la réserve foncière». «Maintenant, ils construisent, ils font de l’argent. C’est mal perçu, il y a de la jalousie», signale un élu. Des rumeurs circulent, comme celle concernant «cette maison juste rénovée avec piscine et revendue à un promoteur qui veut la raser et faire un immeuble», dit un Divonnais écœuré. «Il y a 7 hectares de terres exploitées près du camping, raconte Pierre Respinger, et des propriétaires qui font des pieds et des mains pour qu’ils deviennent constructibles, une aberration qui enlève au fermier son outil de travail.»

Autres détenteurs de foncier, les agriculteurs, dont la surface exploitée baisse inexorablement, 23% de 1979 à 2000. Maître Laurent signale, qu’«il y a encore deux ou trois agriculteurs à Divonne avec 70 ou 80 hectares, mais sans descendants, c’est fini». «Mon neveu hérite et doit sortir 350 000 euros pour la ferme paternelle, donc il va vendre», confirme Serge Tissot. Une transmission de patrimoine problématique quand «les biens prennent de la valeur, certains sont riches malgré eux et ne gardent rien en cas de décès», complète Maître Roze-Sylvestre, notaire à Divonne.

Parmi les propriétaires, les familles d’Europe de l’Est ou du Moyen-Orient, «avec des hauts dignitaires coutumiers des sauf-conduits, un coup de fil à Paris et ils font ce qu’ils veulent», souligne-t-on à l’ASHEPG, qui entend maîtriser l’urbanisation à l’échelle du Pays de Gex. Des cibles aussi pour les promoteurs nationaux, Cogedim, Natexis, Cappelli. Attirés par la manne avec «leur logique de supermarché, ils gèlent des terrains et travaillent sur les marges», note un géomètre. «Des Koweïtiens ont vendu 13 000 m2 à Cogedim, un des seuls à pouvoir endosser ce projet, enchaîne un élu municipal. Les transactions à 1400 euros le mètre carré de plancher sont lourdes pour les promoteurs locaux.»

Prédation, affairisme, collusion, intimidation, au Pays de Gex, «le pouvoir de décision en matière d’urbanisme est très proche des intérêts particuliers», glisse un Gessien, tandis qu’un autre incrimine «l’implantation des grands promoteurs facilitée par les instances parisiennes contre des soutiens politiques». «Les élus locaux eux-mêmes sont pris au piège», ajoute-t-il. Vincent Scattolin, maire adjoint à Divonne, rétorque: «On répond à ce que Genève ne fait pas: créer du logement. Mais l’urbanisme est fixé par les règles du plan local d’urbanisme, la mairie n’est pas à la solde des promoteurs et essaie au contraire de contrôler cette pression.»

Pour Pierre Respinger, il est trop tard pour le centre du Pays de Gex, «abîmé de façon irréversible». «Mais pour le sud, Farges, Challex, il y a encore de l’espoir et Divonne tout au nord, poumon vert tourné vers Terre Sainte, qui peut se développer sans faire du béton.»

Reproduire
Texte - +