Texte - +
Imprimer
Reproduire
Genève vendredi 16 octobre 2009

Frontaliers: la dispute et les faits

(David Wagnières)

(David Wagnières)

Existe-t-il un lien entre le taux de chômage genevois et la hausse du nombre de frontaliers? Les employeurs délaissent-ils la main-d’œuvre locale?

Les frontaliers genevois ne franchissent plus la frontière avec le même état d’esprit depuis quelques jours. C’est désormais officiel: toute une partie de la population du canton leur a signifié dimanche, dans les urnes, qu’ils n’étaient pas les bienvenus. En permettant au Mouvement Citoyens genevois (MCG) de doubler ses sièges au Grand Conseil, le message des électeurs ne laisse que peu de place à l’ambiguïté, tant le discours de la formation populiste est ciblé et limité. Les frontaliers sont à l’origine de la plupart des maux des Genevois, accuse-t-elle. Principal reproche: ils s’emparent des emplois qui reviennent de droit aux résidents du canton.

Un registre déjà partiellement exploité par l’extrême gauche cantonale au moment d’autoriser, et ensuite d’étendre, en 2004, la libre circulation des personnes. Mais le MCG, suivi par l’UDC, étoffe le réquisitoire: les frontaliers font aussi grimper l’insécurité, martèlent-ils, et asphyxient le trafic en encombrant les routes cantonales aux heures de pointe. Ce dernier argument a porté, car le détail du vote montre que, dans les communes frontalières, on a beaucoup voté MCG.

L’influence de la criminalité transfrontalière sur le scrutin s’avère plus difficile à évaluer. D’autant que le phénomène reste difficile à cerner: la police genevoise ne dispose d’aucune statistique spécifique en la matière.

Restent les craintes liées à l’emploi. Mais au-delà des affirmations à l’emporte-pièce du MCG, quels sont la place et l’impact des frontaliers sur le marché de l’emploi genevois?

Depuis l’extension de la libre circulation, le nombre de frontaliers a augmenté de manière régulière et importante: à fin 2006, ils étaient moins de 48 000 à occuper un emploi à Genève, contre 53 000 en juin dernier. Un chiffre à distinguer du nombre de titulaires d’un permis (65 500), qui englobe aussi les personnes qui ne travaillent plus sur le territoire cantonal, mais dont l’autorisation, délivrée pour une durée de cinq ans, n’a pas encore expiré.

Qui sont ces frontaliers? Aujour­d’hui, près d’un tiers d’entre eux (environ 20 000) sont des Genevois partis s’installer en France voisine. Les autres proviennent en majorité des départements voisins de l’Ain et de Haute-Savoie, mais aussi de régions françaises plus éloignées, et, plus marginalement, d’autres pays de l’Union européenne (UE).

Les autorités genevoises, qui ont toujours souligné l’importance des frontaliers pour l’économie cantonale, brandissent des chiffres éloquents: en 2008, l’impôt à la source prélevé sur leurs gains a rapporté 610 millions net à l’Etat.

Mais cette manne s’acquiert-elle au détriment des travailleurs genevois? «Nous menons depuis des années une étude détaillée, qui montre que la hausse du nombre de frontaliers ne provoque pas une augmentation des entrées au chômage des actifs genevois», souligne Yves Flückiger, directeur de l’Observatoire universitaire de l’emploi. Un constat partagé par Patrick Schmied, le directeur de l’Office cantonal de l’emploi (OCE) et illustré par les statistiques (voir ci-contre).

Si les frontaliers ne «chassent» pas les Genevois de leurs postes, c’est notamment parce que le canton dispose de 45 000 emplois de plus que le nombre de ses actifs, et parce que ces deux populations «sont complémentaires, l’une ne se substitue pas à l’autre», selon Yves Flückiger. Le profil des frontaliers présente une structure en deux phases, souligne-t-il: «On les retrouve principalement dans des secteurs délaissés par la main-d’œuvre genevoise, tels que le commerce de détail ou l’hôtellerie-restauration, ou alors dans des professions très qualifiées, où le personnel genevois ne suffit pas. En tête de liste, on trouve l’informatique, ou encore la banque et la finance.» Président de la communauté genevoise d’action syndicale, Hervé Pichelin souligne lui aussi la pénurie de personnel local. «Si les frontaliers sont si nombreux aux Hôpitaux universitaires de Genève, c’est parce que le personnel soignant manque ici. A une époque, on allait chercher les infirmières au Québec!»

Les choses sont-elles si simples? Qui n’a pas entendu dire qu’un tel a été remercié pour être remplacé par un frontalier, ou qu’il existerait des «filières», où des cadres frontaliers mettraient un point d’honneur à n’engager que leurs semblables? Du côté des chercheurs et des autorités, on s’accorde à dire que les cas isolés existent, «mais ce qui n’est pas vrai, ce sont les généralités qu’on en tire. Dans le privé, les recruteurs sont avant tout tenus de respecter des critères de performance, note Patrick Schmied. Et à l’Etat, les procédures sont si strictes que cela paraît presque impossible.» Ce qui n’empêche pas le MCG d’accuser l’Etat d’engager des hordes de frontaliers. Les chiffres démentent: ils ne représentent que 2,88% du «petit Etat» et ne sont embauchés que «lorsque l’OCE n’a pu trouver personne», explique Patrick Schmied.

Il est vrai cependant que «la présence des frontaliers rend le marché de l’emploi plus compétitif», note Jean-Marc Falter, chercheur à l’Observatoire de l’emploi. Cette émulation va-t-elle jusqu’à provoquer de la sous-enchère salariale? «Tous les trois mois, une commission tripartite cantonale passe au crible toutes les demandes d’autorisation pour des travailleurs de l’UE. Les cas de dumping recensés concernent moins de 5% des dossiers et ne sont donc pas tolérés», souligne le conseiller d’Etat François Longchamp, à la tête du Département de la solidarité et de l’emploi. Le ministre relève également le grand nombre de conventions collectives de travail étendues par l’Etat au cours des dernières années. «Elles couvrent désormais 45% des salariés genevois, et notamment les plus vulnérables dans des secteurs comme le nettoyage, le commerce ou le bâtiment. La situation n’est pas parfaite, mais elle n’est certainement pas pire qu’avant l’extension de la libre circulation.» Hervé Pichelin relève cependant que l’existence de CCT n’empêche pas une certaine pression sur les salaires, dans les limites de ce qu’elles permettent.

Globalement, «le salaire médian des Genevois a pourtant augmenté davantage à Genève qu’à Zurich au cours des 6 dernières années», note Yves Flückiger. La rareté de la main-d’œuvre aurait eu pour effet de le gonfler encore mais, en réalité, «la présence, à portée de main, de travailleurs frontaliers a permis de doper la croissance genevoise au cours des dernières années en permettant aux entreprises d’embaucher les personnes dont elles avaient besoin pour se développer dans les meilleures conditions.»

Et aujourd’hui, alors que la crise perdure, les frontaliers font partiellement office de soupape: alors que le taux de chômage genevois atteint 7%, le leur dépasse 9%, selon les Pôles emplois français dont ils dépendent. Et alors qu’ils occupent 18% des emplois à Genève, les frontaliers constituent 30% des victimes des licenciements collectifs qui ont eu lieu au cours des derniers mois.

Reproduire
Texte - +