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Mode samedi 10 novembre 2012

Margiela, homme invisible en vue

Campagne H&M pour sa collection réalisée d’après Maison Martin Margiela. (H&M)

Campagne H&M pour sa collection réalisée d’après Maison Martin Margiela. (H&M)

H&M réédite des vêtements de Martin Margiela. Dans les années 1990, ce Belge a développé une esthétique et une posture renversantes. Stéphane Bonvin décode l’héritage esthétique de ce recycleur recyclé

Une montre sans cadran, des boucles d’oreilles en glaçon et des étiquettes avec rien dessus. Un miroir recouvert de peinture blanche, des top models masqués, des bijoux confectionnés avec des assiettes cassées. Les productions de Martin Margiela sont des vêtements, ou des accessoires, souvent confortables et très bien conçus (pulls indémodables, manteau à-nous-deux-pour-la-vie). Elles sont aussi des manifestes. Elles sont surtout des scénarios.

Les boucles d’oreilles en glaçon, par exemple, figuraient dans le premier défilé parisien du designer belge. Elles avaient été confectionnées avec de l’eau colorée. En fondant, elles laissaient des taches de gouttes sur les blouses des mannequins. De leur disparition programmée et de leur beauté transitoire naissait un imprimé fixé par le hasard. Lors du même show, les filles foulaient de la peinture rouge puis des étoffes blanches. Leurs empreintes écarlates dessinaient ainsi l’imprimé maison utilisé la saison suivante.

Dans les années 1990, Martin Margiela a été un pionnier, un perturbateur. Un poète du corps, un chorégraphe d’attitudes et de postures de vie comme il en surgit deux ou trois par décennie. Construisant son vestiaire sur les acquis déconstructionnistes des designers japonais (Comme des Garçons, etc.), refusant de diffuser toute image de lui, n’apparaissant jamais en public, il a posé les bases de ce qui constitue aujourd’hui le goût des bobos: vêtements reconnaissables mais no logo, esthétique de l’inachevé, luxe fragile, culte de l’artisanat et du recyclage, distance ironique avec la mode, look conçu comme un prolongement biographique.

C’est cet univers que duplique cette semaine H&M. Le 15 novembre, le géant met en vente dans certaines boutiques et selon un système désormais rodé, des pièces féminines et masculines (habits + accessoires) qui reproduisent des pièces iconiques du vestiaire Margiela.

N’ayant ni vu ni essayé ces produits industriels, on se retiendra de les juger. Par contre, leur mise en scène, leur contextualisation, leur médiatisation est über-remarquable. Pour le journaliste de mode, pour l’ex-débutant qui poussait, jadis, la porte des boutiques de Maison Martin Margiela avec piété, pour celui qui se rendait aux shows du Belge comme à une épiphanie, c’est plus qu’un drôle de sentiment que de voir une esthétique underground livrée au grand public. C’est une forme de vertige devant la vitesse de cette récupération, devant son habileté, sa cohérence et, finalement, devant sa beauté.

Margiela, c’est aussi un ensemble de signes, d’objets et d’attitudes hier rares, aujourd’hui courants. A l’heure où Margiela l’invisible devient «démocrachic», cette grammaire stylistique vaut bien un inventaire.

L’anonymat

Dans les années 1990, Margiela refuse d’apparaître en public, ne se laisse plus photographier. Aujourd’hui, il n’existe plus aucune photo de lui qui soit authentifiée. Bien avant sa retraite, Martin ne répondait plus que par fax, utilisait le «nous» du collectif de création. Aujour­d’hui, à l’heure de l’hypermédiatisation de la mode et de ses stars, beaucoup de jeunes designers et même de maisons de luxe adoptent un peu la même stratégie d’invisibilité. Par goût. Par calcul marketing, aussi. Dans le même ordre d’idées, au début, ses mannequins défilaient masqués par un bas nylon. Même les top models. Qui défile, se demandait le public, Claudia Schiffer ou une anonyme? Bienvenue dans la société de la critique du spectacle… Avant que la marque ne soit rachetée par OTB (holding propriété de Renzo Rosso qui possède la marque Diesel), les boutiques Margiela ne figuraient jamais dans l’annuaire téléphonique. Aucune enseigne ne les signalait au passant. Toujours au même chapitre, à noter ce modèle de lunettes à soleil barrant le visage comme ces bandes noires qu’on ajoute sur les yeux des gens qui veulent rester anonymes, dans les journaux.

Les tabis

Nom de ces chaussures japonaises portées par les classes modestes, où le gros orteil est séparé des autres doigts de pied. Détail beau et inquiétant (effet sabot de bouc). Margiela en fait sa chaussure fétiche. Même dépourvues de logo, elles signalent, à coup sûr, la cliente Margiela.

La machine à écrire

Les communiqués, les notices sur les parfums, les flyers ont l’air d’avoir été «tapés» sur une vieille machine à écrire dont les caractères sont baveux et irréguliers. Esthétique du pas net, du fragile. Procédé graphique que Margiela n’a pas inventé mais qui est devenu courant aujourd’hui.

Les étiquettes vides

Au départ, pas d’étiquettes sur les habits. Mais des carrés de tissu blanc avec rien d’écrit dessus. Critique d’une société où les logos ont remplacé les idéologies? Plaidoyer, avant l’heure, pour une ère no logo? Sauf que ces non-étiquettes fonctionnent comme un signe de reconnaissance entre les adeptes de la marque. D’autant que ces rectangles vierges sont cousus par quatre fils blancs, un à chaque coin, visibles à l’extérieur du vêtement. Un anti-logo plus efficace qu’un logo.

L’envers, le pas fini

Coutures inachevées, ourlets apparents, vêtements retournés. Beaucoup de pièces exhibent l’envers de leur histoire, leur processus de fabrication. Ou intègrent leur emballage, leur support. Comme ces vestes qui semblaient avoir été découpées dans ces mannequins Stockman qu’on trouve chez les couturières.

Le trompe-l’œil

Par exemple, un t-shirt avec, sur la poitrine, le dessin d’un appareil photo en bandoulière. Dans le même registre de l’illusion poétique, Margiela utilise beaucoup la couleur chair. Méprisée, elle sert en principe à des fins de camouflage, pour faire croire que la peau est nue (bas de soutien, sparadrap, etc.). Margiela en fait de grands bodys, des chemisiers, des foulards, vaguement obscènes, souvent beaux.

La récup

Margiela en fut un pionnier. Son originalité: faire de nécessité beauté. Ses pulls les plus célèbres sont confectionnés avec des chaussettes de l’armée US. Le sus-signé possède une redingote composée de trois vieux manteaux préalablement désossés et remixés. Quand Martin se lancera dans la haute couture, ses pièces seront assemblées avec des objets chinés. D’ordinaire fille de la pauvreté, la récup est ici associée au luxe, à la rareté.

La peinture blanche

Tout, dans les boutiques Margiela, était jusqu’il y a peu recouvert de peinture blanche brute étalée au rouleau. Les murs, mais aussi la caisse enregistreuse, le téléphone, la machine pour les cartes de crédit, les ciseaux, les lustres. De même, la marque produit périodiquement des habits enduits de peinture blanche (veste en jeans, botte, sac). Avec le temps, l’enduit se craquelle, se salit, ce qu’il cache se révèle, jeu de traces, de signes. Chaque employé Margiela porte une blouse blanche.

La réplique

Tous les designers écument les marchés ou les friperies en quête d’inspiration. Margiela radicalise le procédé. Il fait acheter des habits d’occasion complètement banals. Il les reproduit à l’identique et les vend en expliquant de quoi ces habits neufs sont la réplique. Exemple: telle chemise de smoking reproduit un modèle trouvé sur un marché berlinois et fabriqué en grande série, en Allemagne de l’Est, vers 1970. L’art d’élever le banal au rang d’exception. En ce sens, la collection H&M qui réplique des pièces rares de Margiela et les diffuse à un large public, boucle la boucle.

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