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égypte lundi 28 novembre 2011

L’Egypte rurale veut faire entendre sa voix

Tangi Salaün Province du Fayoum

La province du Fayoum, où des affrontements ont eu lieu au début du mois entre la police et des sympathisants des Frères musulmans. (Reuters)

La province du Fayoum, où des affrontements ont eu lieu au début du mois entre la police et des sympathisants des Frères musulmans. (Reuters)

Les habitants de l’oasis du Fayoum rêvent de stabilité. Les Frères musulmans ont bâti leur stratégie électorale en conséquence

Le bureau dans lequel Ahmed Ibrahim Bayouni reçoit est caché au fond d’un magasin de pièces détachées pour bétonneuses. Costume moutarde et barbe poivre et sel, ce comptable figure en deuxième position sur la liste du parti islamiste Liberté et Justice (PLJ) dans la province du Fayoum, à une centaine de kilomètres au sud du Caire. Hormis une affichette ornée du Coran et des sabres croisés des Frères musulmans, rien n’indique une quelconque activité politique. Malgré une étiquette de favori des élections législatives qui débutent aujourd’hui, difficile de rompre du jour au lendemain avec cinquante ans de semi-clandestinité.

Au Fayoum, vaste grenier agricole de cinq millions d’habitants, les Frères sont chez eux. «En 2005, on avait obtenu trois sièges sur cinq. Cette année, il y en a 18 et on aimerait tous les remporter», s’esclaffe Ahmed Bayouni. «Ce n’est bien sûr pas possible à cause de la proportionnelle. De toute façon, le PLJ a l’intention de partager le pouvoir avec les autres forces politiques dans cette période critique.»

Les seules banderoles qui surpassent en taille et en nombre celles de la confrérie sont celles du parti salafiste Al-Nour (La Lumière). Dix noms sur la liste. Neuf longues barbes semblant tout droit sorties d’un camp afghan et une case avec l’emblème du parti. Celle dévolue à la candidate obligatoire, que les salafistes jugent impudique de montrer en photo, eux dont les femmes portent le niqab, le voile intégral. «Franchement, ces gens-là…», soupire Alaa Mahmoud, un militant du PLJ dont la petite équipe s’active à imprimer des tracts électoraux. «Leur discours est beaucoup trop radical, rétrograde avec les femmes, intolérant avec les non-musulmans. Nous, à l’inverse, on s’intéresse à tous les Egyptiens.»

La route qui conduit au lac Qaroun, vaste retenue d’eau saumâtre autrefois poissonneuse, traverse une succession de villages dont les rues ont des allures de Far West avec les tuk-tuk, ces triporteurs indiens, en guise de diligences modernes. Dans l’un d’eux, Al-Nour prépare un meeting électoral sous le regard d’Abou Ismaïl, galabeya tendue sur son ventre proéminent. «Les salafistes ne sont pas très populaires, assure-t-il. Les Frères sont les seuls qui essaient de régler nos problèmes. Ils vendent les bonbonnes de gaz 5 livres (0,60 euro) au lieu de 30 livres, ils soignent gratuitement les pauvres au dispensaire du village.»

Les œuvres caritatives des ikhwan sont leur meilleure carte de visite. Leur plus solide garantie, aussi, de résister dans les urnes aux divisions internes apparues après la désolidarisation de la hiérarchie de la confrérie avec les manifestants qui demandent à l’armée de quitter le pouvoir. Visiblement embarrassé, Ahmed Bayouni évacue la question: «C’est normal qu’il y ait parfois des désaccords entre nous, c’est la démocratie…»

Dans la pièce d’à-côté, deux adolescents ont les yeux rivés aux images de la place Tahrir diffusées par la chaîne ON TV, propriété du milliardaire copte Naguib Sawiris, un des fondateurs du parti libéral Al-Masriyin al-Ahrrar (Les Egyptiens libres). Le plus susceptible, avec le vieux parti Wafd et les «centristes» d’Al-Adl, de résister à l’échelle nationale. Au Fayoum, quelques affiches des mouvements libéraux et de gauche essaient bien de rompre la monotonie des visages islamistes. Mais dans un pays où le député est un pourvoyeur de services, la tâche des laïcs y paraît insurmontable.

«Tout ce qu’on veut, c’est la stabilité et la sécurité», explique Mohamed Abdallah, ouvrier dans le bâtiment de 24 ans, dans une rue sans éclairage public du village de Sanhour el-Qableya. Partout, le même discours: la situation économique est désastreuse, l’anarchie règne dans les rues. Et les Fayoumis se raccrochent à un espoir: «Si les élections se passent bien, le pays ira mieux», souffle Achraf Sarhan, instituteur de 43 ans.

Au Fayoum, où sont tombés plus de 60 «martyrs» en janvier, les révolutionnaires de Tahrir sont dépeints comme des agitateurs manipulés par l’étranger, message matraqué par la télévision d’Etat. «J’en ai marre de Tahrir!» s’exclame Sayed Ragab, un professeur de français. «Le pouvoir n’écoute que ceux qui sont sur la place. Il ne s’intéresse pas à nos problèmes.» Peu sont ceux qui semblent tenir le Conseil suprême des forces armées (CSFA) pour responsable des ratés de la transition, encore moins les Frères musulmans. «Nous avons avec le CSFA la même vision de la stabilité», explique Ahmed Bayouni. «Je suis sûr qu’une fois l’orage passé, tout le monde saura qu’on a fait le bon choix.»

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