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Sahel jeudi 05 avril 2012

Le Mali sous la menace des islamistes

Jean-Philippe Rémyenvoyé spécial à Bamako

Al-Qaida au Maghreb islamique et Ansar Dine contrôlent Tombouctou, possible base de lancement pour une offensive vers le sud du pays

L’organisation des pays d’Afrique de l’Ouest, la Cédéao, étudie le déploiement au Mali d’une force armée pour pousser au départ la junte, au pouvoir à Bamako depuis le 22 mars. Au rythme de l’avancée des rebelles, cette force, encore dans les limbes, pourrait se trouver face à un problème d’une tout autre nature: les hommes d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), sortis de leurs camps et de leur discrétion pour apparaître, selon des sources concordantes, dans la ville de Tombouctou, en appui du maître de la ville, Iyad ag Ghali, et de son mouvement, Ansar Dine.

Deux séismes

Lorsque les habitants de Tombouctou parlent au téléphone des nouveaux venus, ils emploient des périphrases. La plus hardie d’entre elles mentionne des «barbus» et le nom d’un émir d’AQMI, Mokhtar Belmokhtar. Deux autres chefs de katiba, Abou Zeid et Yayah Abou al-Hamman, ont-ils participé avec Belmokhtar à une réunion avec les imams des trois grandes mosquées de la ville? «C’est de la manipulation pure», assure un grand responsable religieux de Tombouctou associé à la réunion avec Iyad ag Ghali, où étaient censés se trouver les émirs d’AQMI.

La présence en ville de Mokhtar Belmokhtar, en revanche, est avérée. L’Algérien, qui a gagné le surnom de «Mister Marlboro» dans les trafics, a longtemps été basé dans une région assez proche de Tombouctou, où il s’adonnait au commerce des otages étrangers. Dans son campement théoriquement secret, les émissaires venus de Bamako ou de Ouagadougou négociaient les rançons.

AQMI, qui a engrangé des millions d’euros de ce commerce particulier, semble à présent songer à diriger ses pick-up vers Bamako. La ville aux «333 saints» sera-t-elle leur base de lancement pour une offensive sur le reste du Mali? Tombouctou, à ce stade, sert avant tout de laboratoire aux nouveaux conquérants du Nord. Mais il importe de les différencier.

En quarante-huit heures, la ville a vécu deux séismes. D’abord, l’armée régulière a pris la fuite dans un couloir ménagé par la rébellion touareg, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Puis les véhicules commandés par le chef d’état-major du mouvement, le colonel Mohamed ag Najim, sont entrés dans la ville.

Le MNLA, au niveau du commandement, n’entretient pas de liens avec AQMI. Par le passé, certains de ses responsables ont même offert d’aller combattre les katibas pour nettoyer leur région de ces envahisseurs. Au niveau des combattants, les frontières sont plus floues entre MNLA, Ansar Dine et AQMI, qui a adjoint quelques hommes des campements touareg à ses propres forces «internationales» (Algériens, Mauritaniens, Tunisiens, Libyens, Nigérians, etc.)

Il n’y a eu presque aucun combat à Tombouctou, mollement défendue par les milices des groupes dits «arabes», mais beaucoup de pillages. Les hommes du MNLA se sont cantonnés à l’aéroport. Ce n’est que le lendemain qu’une nouvelle vague d’envahisseurs est arrivée, celle des combattants «barbus». Parmi eux, se trouvaient un certain nombre de combattants d’AQMI, appuyant Ansar Dine qui, à son tour, a hissé son drapeau sur la ville mythique, puis a rétabli une forme d’ordre.

La ville est désormais reliée au monde par quelques téléphones portables. Elle est privée d’eau, d’électricité, l’essentiel du carburant est réquisitionné par Ansar Dine pour ses dizaines de véhicules.

Le carburant pourrait être bientôt l’obsession nationale du Mali. Au sud, les stations-service devraient s’assécher, conséquence de l’embargo mis en place par les pays de la région pour pousser au départ les putschistes du 22 mars. L’Algérie, qui ne fait pas partie de la Cédéao et sert, avec la Mauritanie, de base arrière logistique aux groupes rebelles, aurait été convaincue de compliquer leur approvisionnement.

Mopti, prochain test

Le Mali faisait face à une junte, et à une rébellion composite. A présent, le pays doit compter avec une armée en déroute et s’interroge sur les intentions d’Ansar Dine, groupe originaire de l’Adrar des Ifoghas (nord-est), désormais «étroitement lié à AQMI», comme l’affirme Alain Juppé, le ministre français des Affaires étrangères, dans une interview à l’AFP.

Sur la route vers Bamako, Mopti, et sa célèbre mosquée, constitue le prochain test. A Mopti, on sort du Nord, les populations sont hostiles aux rebelles, la densité est plus forte. Mais une atmosphère de déroute y règne déjà. Les soldats fuient ou regagnent la base de l’armée de l’air au gré des rumeurs d’arrivée de rebelles. Des habitants quittent la région. Mopti semble être une ville mûre pour une chute rapide. Des informations, non confirmées, font état de débandades de l’armée sur d’autres axes, notamment vers la frontière mauritanienne.

Le MNLA, qui fait la route en tête, souhaite-t-il pousser son avantage en dehors des frontières de l’Azawad dont il prévoit de déclarer l’autonomie ou l’indépendance? Gilles Yabi, directeur du programme Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group, en doute. Selon lui, le MNLA «n’a pas envie de franchir la ligne rouge» que constitue Mopti. Mais qu’en est-il d’Ansar Dine? A Tombouctou, Iyad ag Ghali, qui rêve d’instaurer la charia dans tout le pays, a assuré aux imams de la ville qu’ils se trouvaient bien «au Mali», et pas dans l’Azawad.

Le MNLA a coopéré avec Ansar Dine pour faire tomber les villes de l’Azawad. A présent, leurs itinéraires pourraient diverger. Plusieurs sources redoutent des combats entre les deux organisations à Tombouctou. Ce serait peut-être, alors, le coup d’arrêt à l’avancée fulgurante rebelle, toutes tendances confondues.

U Les 15 pays membres du Conseil de sécurité des Nations unies ont demandé mercredi aux militaires putschistes de rétablir sans tarder le gouvernement légitime du Mali et aux rebelles du Nord de déposer «immédiatement» les armes et d’entamer des négociations. La junte militaire de Bamako a de son côté dénoncé hier des viols et autres «graves violations des droits de l’homme» dans le nord du pays. (AFP)

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