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Fribourg jeudi 20 décembre 2012

Attalens, qui court derrière sa croissance

Dans l’un des nouveaux quartiers d’Attalens. La difficile élaboration du budget 2013 a mis en évidence que la croissance coûte beaucoup plus en infrastructures qu’elle ne rapporte en recettes fiscales. (Christophe Chammartin/Rezo)

Dans l’un des nouveaux quartiers d’Attalens. La difficile élaboration du budget 2013 a mis en évidence que la croissance coûte beaucoup plus en infrastructures qu’elle ne rapporte en recettes fiscales. (Christophe Chammartin/Rezo)

Le district de la Veveyse connaît la plus forte croissance démographique du canton. Mais les nouveaux venus coûtent plus qu’ils ne rapportent. Reportage

Pour qui aurait raté la borne routière, un autre indice signale que l’on est passé sur Fribourg: les villas neuves sont plantées non seulement sur le flanc des collines, mais en plein sommet, au point de modifier l’horizon. Le quartier d’En-Perrey, sur sa hauteur, annonce Attalens. Il y a aussi l’Ouche-Dessus, En-Quettolla ou la Grande-Fin. Les pendulaires vivent quasiment tous en maison individuelle.

Cet ancien village peut revendiquer, comme ses voisins, le record de la croissance démographique fribourgeoise. Leur population a doublé, voire triplé depuis 1980. Lorsqu’un bébé né à l’été 2011 est devenu le 3000e habitant de la commune, le cadeau de circonstance lui a été remis par une adolescente accueillie en son temps comme la 2000e âme du village. Mais il y a mieux: Attalens prévoit de compter 4000 habitants «dans cinq à six ans».

«C’est par la force des choses que ces habitants seront là», déclare le syndic, Michel Savoy, un agriculteur qui a repris la ferme de son père et élève des vaches dans la filière bio. Il n’aime pas utiliser le mot subir, «un peu fort».

Ici, autant qu’il s’en souvienne, on a toujours penché vers la région lémanique, il y a toujours eu des gens de Nestlé. Officiellement, c’est la Basse-Veveyse (FR). Sociologiquement, les hauts d’une Riviera vaudoise pleine à craquer où les rares logements disponibles sont inabordables.

La «force des choses», on l’a tout de même favorisée. Le premier plan de zones, en 1972, passait déjà pour largement taillé. Mais, avec la révision de 1990, les surfaces à bâtir ont explosé. Ces dernières années, les autorités tentent de calmer le mouvement: «Lors de la dernière législature, seuls 30 000 nouveaux m2 de ­terrain ont été rendus cons­tructibles, sur les 280 000 m2 qui nous étaient offerts», précise le syndic.

Du côté des propriétaires de terrains, la pression à l’ouverture est forte. Le prix du m2 n’est que de quelques francs en zone agricole, il saute jusqu’à des 600 francs en zone à bâtir équipée. «On ne pensait pas que cela irait si rapidement, poursuit Michel Savoy. Un quartier de 80 villas qu’on voulait construire en cinq ou six ans s’est réalisé en un an et demi.» De quoi prendre de vitesse le projet de chauffage à distance de ce lotissement, abandonné au profit de solutions individuelles.

«Courir derrière», c’est le sentiment des autorités. Les infrastructures sont à la peine. D’abord, il y a l’école, dont les élèves se multiplient (voir infographie). Voyez l’enfilade des bâtiments scolaires, les Etoiles, le Mouton, le Baobab, autant d’hommages au Petit Prince de Saint-Exupéry. On en a construit un par décennie, grosso modo, et le dernier est tout récent, mais on n’a pas vu assez grand. En attendant la nouvelle extension, la commune veut acheter neuf bungalows, pour parer aux besoins de la prochaine rentrée et héberger l’accueil extrascolaire, qui lui aussi a gonflé.

La difficile élaboration du budget 2013 a mis en évidence ce qu’on pressentait depuis pas mal de temps: la croissance coûte beaucoup plus en infrastructures qu’elle ne rapporte en recettes fiscales. «La population a plus d’attentes qu’auparavant», note Alexandre Tangerini, administrateur de la commune depuis six ans, titulaire d’une licence de l’Université de Genève et titulaire d’un doctorat en administration publique. De tous les quartiers neufs jaillissent des pétitions pour l’établissement de zones à 30 km/h. Il s’ensuit à chaque fois des mandats d’étude sur les priorités, la visibilité et la forme des trottoirs, coûteux et longs: la concrétisation peut prendre jusqu’à cinq ans.

«Le terrain et la maison pour 1 million de francs, cela ne se trouve plus à Attalens», nous explique-t-on. On en déduit que les nouveaux venus sont des contribuables appréciables. Le produit de l’impôt sur le revenu passe du reste cette année de 7,8 millions à 8,4 millions de francs.

Mais cela ne suffit pas. Un projet de 6 millions de francs pour aménager la traversée du village a dû être reporté. Il en va pourtant de la convivialité et de l’attractivité d’Attalens, note Alexandre Tangerini. La population, dont 80% ne se déplace qu’en voiture, ne veut pas vivre dans une cité-dortoir.

Le budget 2013 reste équilibré. De justesse. L’avenir est inquiétant: ses réserves étant épuisées, la commune devra emprunter dès 2014 pour payer ses indispensables investissements. Pire encore: elle n’exclut plus de revoir à la hausse son taux d’impôt.

«Un cas classique», observe Antonio Da Cunha, professeur de géographie à l’Université de Lausanne (UNIL), qui a étudié les flux pendulaires de la région. Celle-ci ressent les effets cumulatifs d’un double phénomène, l’urbanisation de tout le Plateau suisse d’un côté, l’émergence de la métropole lémanique de l’autre. A mi-chemin entre les pôles de Berne et de Lausanne-Genève, elle dispose de ressources foncières et d’une bonne accessibilité. Mais l’habitat diffus se révèle extrêmement coûteux à équiper et à entretenir.

Face à tous les problèmes à régler, les édiles d’Attalens ne trahissent pourtant aucun sentiment de solitude. Le canton? «Il ne pourrait pas faire grand-chose», répond le syndic.

On discute avec Bossonens et Granges, qui vivent la même mutation, d’une éventuelle fusion, d’un plan d’affectation régional. Sans se presser. «Nous sommes des individualistes, c’est sûr!» conclut Michel Savoy.

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