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syrie vendredi 06 mai 2011

«Les Syriens sont prêts pour la démocratie»

Un rassemblement dans la ville portuaire de Banias. (AFP)

Un rassemblement dans la ville portuaire de Banias. (AFP)

Le régime syrien continue les arrestations. Professeur à l’Université d’Oxford, Marwa Daoudy analyse la plus profonde crise que connaît Damas depuis l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad en juillet 2000

L’armée syrienne a commencé à se retirer de Deraa, foyer de la contestation depuis la mi-mars. Malgré ce retrait, plusieurs villes du pays restent soumises au siège des forces de sécurité. A Saqba jeudi, près de Damas, 300 personnes ont été arrêtées. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, le régime procède à des arrestations jusque dans les hôpitaux. Face à cette répression, l’opposition appelle à un «Vendredi du défi» pour faire «tomber le régime» de Bachar el-Assad. Professeur au Centre du Moyen-Orient et au Département de politique et relations internationales de l’Université d’Oxford, Marwa Daoudy livre son analyse.

Le Temps: Le régime syrien a procédé à plus de 1000 arrestations voici quelques jours. Jeudi, 300 personnes ont été interpellées. A-t-on atteint un point de non-retour?

Marwa Daoudy: On s’en approche. Les révoltes en Syrie ont fait jusqu’ici plus de 600 morts et cette vague d’arrestations est très grave. Mais le président syrien a encore une petite fenêtre d’opportunité pour ouvrir un vaste dialogue national. C’est le sens de l’initiative de plus de 150 intellectuels qui appelle à une transition pacifique. Si Bachar el-Assad bénéficie encore d’une certaine forme de popularité, il est en train de dilapider ce capital de sympathie. Il a certes pris des mesures importantes comme la levée de l’état d’urgence, en vigueur depuis 1963, mais il a aussi parallèlement accru la répression des manifestations.

– Le chef d’Etat syrien a-t-il été sincère quand il a levé l’état d’urgence?

– C’était répondre à une revendication de longue date du peuple syrien qui demandait à ce que l’état d’urgence ne soit rétabli qu’en cas de guerre ou de désastre naturel. Toutefois, ce qui est inquiétant, c’est que le régime vient d’annoncer l’adoption prochaine de lois antiterroristes. Ce n’est pas réjouissant quand on sait que cet argument a été régulièrement utilisé pour justifier la répression des manifestations, qui seraient fomentées par des terroristes de l’extérieur ou des islamistes. La crainte, c’est de voir ces lois s’appliquer arbitrairement à des pans de la société syrienne.

– Certains observateurs avancent le risque de guerre confessionnelle.

– La Syrie n’est pas le Liban. Elle n’est pas organisée en un système confessionnel. C’est un Etat laïque où règne une égalité entre confessions. Cela a permis une coexistence pacifique. Le régime syrien incarne bien une minorité, alaouite (branche du chiisme) qui donne parfois l’impression de protéger les autres minorités, notamment chrétiennes et druzes par rapport à la majorité sunnite du pays. Parmi les manifestants cependant, toutes les confessions sont représentées: les chrétiens, les sunnites, les druzes et même des alaouites. En réalité, la grande peur des Syriens n’est pas tant confessionnelle. Elle relève du spectre du chaos, de la guerre civile et la remise en cause des choix stratégiques extérieurs de ce pays clé de la région. Ils craignent un scénario à l’irakienne ou à la libyenne.

– Les réseaux sociaux jouent-ils, comme cela a été le cas lors du printemps arabe, un rôle important dans la révolte de la rue syrienne?

– Non, nous ne sommes pas dans la configuration de l’Egypte, où le Mouvement du 6 avril s’active depuis plusieurs années au moyen des médias sociaux. En Syrie, ces moyens sont désormais les relais essentiels de ce qui s’y passe, mais ne représentent pas le déclencheur de la contestation. C’est le sentiment d’abandon qu’a éprouvé la population de Deraa, au sud, qui a accueilli une grande partie des réfugiés climatiques (sécheresse) du nord-est du pays. A ce sentiment s’est rajoutée une révolte spontanée à la suite de la détention et la torture d’adolescents pour avoir dessiné des graffitis inspirés des révolutions tunisiennes et égyptiennes. A partir du congrès du parti Baas en 2005, Bachar el-Assad a bien mené des réformes. Mais celles-ci étaient avant tout néolibérales et ont permis de perpétuer la corruption. Elles ont profité aux classes marchandes des grandes villes, mais pas du tout à la population de Deraa qui s’est au contraire appauvrie. Il y a un sentiment de grande injustice sociale. C’est ce laisser-faire social et économique qui sous-tend la contestation qui s’est politisée au fur et à mesure que la répression s’est intensifiée. Au point que les Syriens ont désormais franchi le mur de la peur par rapport aux services de sécurité, pourtant redoutables.

– Vous parlez vous-même du modèle chinois appliqué à la Syrie…

– Ce modèle a été évoqué lors du Congrès de 2005 comme une option possible, soit une libéralisation de l’économie, mais sans ouverture politique. Bachar el-Assad a promis des réformes économiques. Il en a mis en œuvre. Mais il n’a pas tenu ses promesses de réformes politiques. Dans le pire des scénarios, le modèle chinois serait suivi aujourd’hui pour mater tout mouvement de contestation.

– Quelles réformes s’imposent?

– Il est essentiel d’assainir les institutions publiques et de lever la mainmise des services de sécurité sur les affaires civiles. Il faut mettre en place un système judiciaire indépendant et supprimer l’article 8 de la Constitution qui prévoit la suprématie du parti Baas et changer la loi électorale. Cela permettrait l’avènement d’un multipartisme et des libertés politiques.

– La démocratie en Syrie, une perspective réaliste ou illusoire?

– Je refuse l’argument selon lequel les pays arabes ne seraient pas capables de s’approprier la démocratie. Le printemps arabe prouve le contraire. Et en Syrie, ne l’oublions pas, nous avons déjà une expérience démocratique qui remonte aux années 1940-1950. Nous avions un régime parlementaire, des partis politiques (bourgeois, communiste, etc.) et des élections transparentes. La société syrienne est donc prête pour la démocratie. Même si l’opposition n’a pas une vision unifiée de l’avenir. Mais pour cela, il faut laisser à la scène politique syrienne une chance de se déployer sans intervention extérieure. Celle-ci est catégoriquement rejetée par tous les pans de la société syrienne, mouvements d’opposition et de droits de l’homme y compris.

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