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portrait mardi 21 février 2012

Le pasteur devenu président

Nathalie Versieux berlin

Joachim Gauck: «En termes de caractère, il n’y a pas de mur entre les Allemands. La trahison n’était pas une caractéristique nationale à l’Est. Un pour cent des Allemands de l’Est ont travaillé pour la Stasi. Et à l’Ouest, il y a eu suffisamment de traîtres, cela fait partie de notre conscience nationale.» (Rainer Jensen/AFP)

Joachim Gauck: «En termes de caractère, il n’y a pas de mur entre les Allemands. La trahison n’était pas une caractéristique nationale à l’Est. Un pour cent des Allemands de l’Est ont travaillé pour la Stasi. Et à l’Ouest, il y a eu suffisamment de traîtres, cela fait partie de notre conscience nationale.» (Rainer Jensen/AFP)

Joachim Gauck, un pasteur protestant, défenseur des droits de l’homme, issu de l’ex-RDA, sera le prochain président de la République fédérale.Un coup dur pour Angela Merkel qui n’a pu imposer son propre candidat

Dimanche, 11 heures, au Théâtre municipal de Vienne. L’établissement a une longue tradition. Depuis 1720, on y joue la comédie… Quel meilleur décor pour ce week-end politique riche en péripéties? Joachim Gauck y lit des extraits de son autobiographie L’hiver en été – Le printemps à l’automne parue en 2009. Mais le passé du vieil homme intéresse peu le public… «Quelles sont vos chances de devenir président de la République?» lui demande un journaliste présent dans la salle. «Appelez donc Mme Merkel!» lui rétorque un Gauck visiblement amusé.

Deux heures plus tard, 500 kilomètres plus au nord, à Berlin, un ballet de limousines noires s’engouffre dans la Chancellerie. Les chefs de tous les partis politiques allemands représentés au Bundestag – à l’exception de Die Linke – sont convoqués par Angela Merkel pour mettre définitivement fin à la crise politique ­engendrée par la démission vendredi du président de la République, Christian Wulff, convaincu de prévarication. De la comédie, on passe au drame. Le FDP, l’allié libéral de la CDU au sein du gouvernement, décide de soutenir le seul candidat dont la chancelière ne voulait pas. Le prochain président sera Joachim Gauck… Surpris dans le taxi par l’appel d’Angela Merkel, dimanche soir à son retour d’Autriche, il rejoint aussitôt la Chancellerie, «sans même prendre le temps de me laver». «Je ne suis ni Superman ni un homme infaillible», rappelle-t-il lors de sa première allocution, improvisée, de futur président allemand avant de s’avouer «un peu perturbé et incapable de tenir un discours».

Pasteur protestant, défenseur des droits de l’homme issu de l’ex-RDA, Joachim Gauck, 72 ans, est aussi le chouchou du public. Selon un sondage publié dimanche par le quotidien Bild Zeitung, 54% des Allemands voteraient pour Gauck si le président de la République allemande était élu au suffrage universel… «Président des cœurs» selon le Bild, Gauck est aussi la bête noire des néocommunistes de Die Linke, qui compte en son sein nombre de nostalgiques et cadres de l’ex-RDA.

Le théologien est né le 24 janvier 1940 à Rostock d’un père capitaine et d’une mère employée de bureau. Les deux parents sont membres du parti nazi, le NSDAP, depuis 1934. Relativement épargnée par la guerre qu’il passe en partie sur une île de la mer Baltique, la vie du jeune Joachim bascule le 27 juin 1951. Son père, prisonnier de guerre rentré en 1946 des geôles britanniques, est embarqué par deux hommes en voiture, sans la moindre explication. Il ne réapparaîtra qu’en octobre 1955, après avoir passé quatre ans dans un goulag sibérien. Il est convaincu d’espionnage, pour avoir possédé un ouvrage sur la marine édité en RFA, l’ennemi capitaliste. «Le destin de notre père a été l’ossature de notre éducation, racontera Gauck plus tard. L’obligation de loyauté familiale excluait toute forme de fraternisation avec le système. «Nous ne faisons pas une chose pareille», nous répétait notre mère à l’envie. J’avais tellement intégré ce principe que je n’essayais même plus de participer aux activités de loisir organisées par les Jeunesses communistes, le FDJ. En échange, j’avais acquis le confort moral de savoir que «nous» étions les braves.»

Pour le régime, les Gauck sont avant tout suspects. Joachim ne pourra donc devenir journaliste, comme il le souhaitait. Il opte pour la théologie, devient pasteur dans le nord du pays. En RDA, les Eglises offrent une relative liberté aux opposants.

C’est un prêche d’octobre 1989 qui marque le début de sa carrière politique. L’Allemagne de l’Est est en ébullition. Chaque lundi, depuis des mois, les habitants de Leipzig manifestent de façon pacifique. Gauck s’engage au sein du mouvement Neues Forum (Nouveau Forum), qui fédère l’opposition, en faveur de l’unité allemande. Un an plus tard, le 3 octobre 1990, il est élu par le Bundestag à la tête de l’administration chargée de gérer les archives de la Stasi. Pendant dix ans, il s’engage inlassablement, depuis ce poste, en faveur de la démystification du passé communiste et de la réconciliation nationale. Des centaines de milliers d’Allemands de l’Est peuvent consulter le dossier que la Stasi, la police politique est-allemande, avait constitué sur chaque citoyen soupçonné d’opposition. Gauck lui-même avait été espionné dès 1974. La symbiose entre Gauck et cette fonction est telle qu’aujour­d’hui encore, onze ans après son départ, l’administration s’appelle toujours «administration Gauck» dans le langage populaire.

Grand, charismatique, souriant, Joachim Gauck séduit tant par son allure que par ses discours. «Nous sommes le peuple», la devise figurant sur le fronton du Bundestag, est à ses yeux «la plus belle phrase de l’histoire allemande, comparable au «Liberté, Egalité, Fraternité» français». Lorsqu’il prend la parole, sa voix devient particulièrement forte quand il parle de «courage civil», de «savoir vivre» ou d’«ouverture», toutes qualités qui ne vont pas de soi, ni à l’est ni à l’ouest du pays. «En termes de caractère, il n’y a pas de mur entre les Allemands. La trahison n’était pas une caractéristique nationale à l’Est. Un pour cent des Allemands de l’Est ont travaillé pour la Stasi. Et à l’Ouest, il y a eu suffisamment de traîtres, cela fait partie de notre conscience nationale», aime-t-il à répéter, en allusion aux deux dictatures nazie et communiste.

Pourquoi cet «amant de la liberté», qui se définit en «professeur itinérant en démocratie», et membre d’aucun parti politique énerve-t-il la chancelière qui lui est pourtant si proche? Conservateur libéral de gauche comme elle, membre de l’Eglise protestante de RDA comme elle et même divorcé comme elle… Angela Merkel sait bien qu’un Gauck au château Bellevue (le siège de la présidence de la République) lui sera inconfortable: démocrate libre et moralisateur, tenant des discours aux allures de prêche, éloigné de la politique des partis, il n’hésitera pas à pointer un doigt de reproche sur les agissements du gouvernement – et de l’opposition qui pourtant le soutient – en bon électron libre qu’il a toujours été. Au cours des dernières années, il a parfois surpris par ses prises de position, critiquant aussi bien les opposants à la globalisation que les adversaires du projet Stuttgart 21 (le projet d’enfouissement de la gare centrale de la capitale du Bade-Wurtemberg), prenant la défense de l’ancien sénateur des Finances de ­Berlin, Thilo Sarrazin (un social-démocrate conspué par son parti pour avoir écrit un livre doutant de la volonté d’intégration des Turcs d’Allemagne) ou se prononçant contre le renvoi de salariés de l’administration chargée de gérer les archives de la Stasi convaincus… d’avoir eux-mêmes travaillé pour la Stasi. «Devenu président, il s’en prendra à la CDU lorsqu’elle oublie les plus démunis, au FDP lorsqu’il privilégie les marchés face aux salariés, au SPD lorsqu’il en fait trop dans la critique des banques et aux Verts lorsqu’ils font preuve de trop de romantisme social. Quant à Die Linke, cet anticommuniste convaincu n’a jamais relâché la pression», estime l’hebdomadaire Der Spiegel dans son édition électronique.

«Merkel et Gauck s’apprécient mutuellement, assure le quotidien Handelsblatt. A son 70e anniversaire, elle a prononcé un discours d’éloges appuyés en son honneur.»

Angela Merkel avait pourtant tout fait, en 2010, pour imposer Christian Wulff (soutenu par la CDU et le FDP) face à Gauck (candidat du SPD et des Verts). Si elle a tout fait pour écarter Gauck en 2010, c’est avant tout «pour enfermer dans la prison dorée du château Bellevue le concurrent potentiel qu’était pour elle Christian Wulff» (quinquagénaire fringant, alors seul rescapé de l’entreprise d’élimination systématique de ses concurrents masculins engagée par Angela Merkel depuis son arrivée au pouvoir) estime le politologue Gerd Langguth.

Et si elle a tout fait le week-end dernier pour éviter, de nouveau, un président Gauck, c’est avant tout pour éviter de reconnaître publiquement son erreur de 2010… Cette fois-ci, Angela Merkel aurait bien vu Andreas Vosskuhle (président de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe) ou Norbert Lammert (président du Bundestag) à la présidence de la République fédérale. Mais tous deux déclinent l’offre. Restent Joachim Gauck, le perdant de 2010. En piste également, Klaus Töpfer (ancien ministre de l’Environnement, CDU) et Wolfgang Huber (ancien chef de l’Eglise évangélique). Mais Merkel sait bien qu’elle n’a aucune chance de convaincre SPD et Verts de soutenir ces deux hommes au profil conservateur. Et elle veut avant tout éviter de reproduire l’affront de 2010, lorsqu’il lui avait fallu trois tours de scrutin pour imposer un candidat au bilan finalement désastreux. Surtout, la chancelière doit composer avec le lapin caché dans le chapeau de son allié libéral, le FDP, ce que la presse qualifie aujourd’hui de «révolte des nains» ou de «révolte des esclaves»… Les libéraux, qui ne sont plus crédités que de 2 à 3% d’intentions de vote, décident en effet dimanche dans l’après-midi – ultime sursaut de survie? – d’humilier la chancelière en soutenant Gauck. Merkel n’a d’autre choix que de prendre acte. Deux Allemands de l’Est occuperont bientôt les plus hautes fonctions de l’Etat. Merkel, assure son entourage, cherchera à se venger de l’affront subi à la prochaine occasion. Ce qui met un peu plus en péril une coalition déjà mal en point.

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