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opinions lundi 26 mars 2012

Pier Paolo Pasolini, l’adversaire de la déchéance culturelle

Il y a quelques mois a paru en Italie le livre de Pino Pelosi, Je sais… comment ils ont tué Pasolini (Ed. Vertigo). Au même moment, La Repubblica diffusait le dernier entretien inédit du poète et cinéaste. L’on ne pouvait que retenir son souffle et penser, écrit le psychanalyste Mario Cifali

Il y a quelque temps a paru en Italie le livre de Pino Pelosi, Je sais… comment ils ont tué Pasolini (Ed. Vertigo). Au même moment, La Repubblica diffusait le dernier entretien inédit du poète et cinéaste (le 16.12.2011). L’on ne pouvait que retenir son souffle et penser.

«Je considère le consumérisme un fascisme pire que le classique», déclare, trois jours avant son assassinat en 1975, le créateur rebelle, dont l’œuvre, scripturaire et cinématographique, est exceptionnelle. Ce qu’il prophétise tel un Tirésias, le 30 octobre à Stockholm, lors de sa rencontre avec des critiques de cinéma n’a rien perdu de sa vérité.

Pier Paolo Pasolini dit ceci de révélateur pour le psychanalyste: non moins que le fascisme, le consumérisme manipule le corps et la psyché des hommes. Il produit une décadence culturelle et un appauvrissement des esprits.

Que ce soit à Genève ou ailleurs, un fait est patent. Nombre de jeunes honnissent la culture humaniste, nombre sont captifs de la machine consumériste. Contre cette entreprise, qui génère cynisme et calculs d’intérêts, Pasolini s’insurge. Une chose est évidente à ses yeux: la société industrielle, qui a triomphé de la civilisation paysanne, vit d’inculture et défend le plus sot des ordres de marche: «Il ne faut pas se prendre la tête.» «Il faut éviter de penser aux maux de la terre.» «Il faut consommer et jouir!»

Revers détestable d’une telle école d’inculture, dès qu’un jeune se singularise par sa sensibilité, son intelligence, sa critique et son savoir, il est marginalisé, dédaigné par ses congénères, vite considéré «déficitaire».

Un fait général est patent. Il nous invite à partager le diagnostic de Pasolini. Dans nos pays démocratiques, il n’y a plus de différence psychique, guère plus d’inégalité culturelle entre les individus matériellement privilégiés et les autres. Il y a surtout le triomphe d’une uniformisation où les uns et les autres aspirent aux mêmes valeurs marchandes, où les uns et les autres utilisent les mêmes chiffres et codes pour juger la réalité.

De ce nivellement du lien social, de cette déchéance du bien culturel, quiconque peut prendre la mesure avec Salò ou les 120 journées de Sodome, le film maudit de Pasolini, le film oublié, censuré, où les actions funestes et les formes cruelles du nazisme génocide sont mises en scène.

Que le démoniaque sexuel exposé par Pasolini ne soit pas que l’événementiel de la canaille du temps jadis, mais qu’il resurgisse des bas-fonds de l’inconscient refoulé, chaque fois que nos corps deviennent les cibles d’un sadisme économique, politique, juridique, scientiste ou autre, c’est la brûlante question qui devrait alerter les jeunes et les moins jeunes.

Des vertus de la mise en lumière pasolinienne il n’en est rien, ou si peu dans les débats d’aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire que la clairvoyance du poète doive rester lettre morte. Sa démarche brise, au cœur même du lien social, le silence de l’ignorance et dévoile un point fort.

Abjurant ses positions qui, dans ses premiers films, défendaient un combat laïc et progressiste en faveur de la liberté sexuelle, voici ce qu’il disait qui, aux oreilles d’un psychanalyste non moins qu’à celles d’un Georges Bataille (Cf. Larmes d’Eros), signale l’efficacité d’un pouvoir nocif:

«J’étais parmi ceux qui luttaient pour la liberté sexuelle, mais je me suis rendu compte que j’avais été devancé par la société de consommation, qui a créé sa propre école, en exploitant et en falsifiant mon laïcisme, mon rationalisme, ma tolérance, mon amour pour la liberté, mon amour pour la décentralisation. Elle a fait toutes ces choses en les travestissant. C’est donc une duperie. Cette liberté, pour laquelle j’ai lutté, est devenue chose effroyable, une fausse tolérance, car il s’agit d’une tolérance concédée d’en haut, par un nouveau système de production qui veut que le sexe soit libre, parce que là où il y a une plus grande liberté sexuelle il y a une plus grande consommation.»

Rejoignant les ultimes cogitations freudiennes, c’est ainsi qu’il découvre, avec les calamités du consumérisme, combien une puissance égale et contraire à Eros agit en lui-même et dans la société; une puissance, Thanatos, que Freud nomme pulsion de mort: la pulsion qui s’accomplit dans le sillage de la pulsion sexuelle, voire met celle-ci à son service.

Au cours de mes jeunes années, je me souviens avoir entendu de la bouche de Pasolini, lors d’une réunion culturelle à Sesto Marelli à la périphérie de Milan, un mot qui fléchait son sens humaniste: «Tout n’est pas à vendre, tout n’est pas consommable, tout n’est pas productible. Je défends le sacré au-delà du sacrifice, non celui de l’Eglise. C’est la part inaliénable de l’homme qui résiste le mieux aux mensonges et profanations des institutions ecclésiastiques, économiques et politiques.»

Vacillant en son être, il exprimait, devant un parterre d’artistes, d’écrivains et de militants, son inquiétude: celle de voir la nouvelle génération sombrer dans une morne pornographie, loin de la beauté poétique des corps rédimés par le sacré.

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